L’Europe dicte ses règles carbone : comment l’Égypte s’adapte pour rester dans la course
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Des représentants de Yara Clean Ammonia et Scatec rencontrent le Premier ministre de l'Égypte Mostafa Madbouly
Photo DR
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin

Des représentants de Yara Clean Ammonia et Scatec rencontrent le Premier ministre de l'Égypte Mostafa Madbouly
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Le gouvernement égyptien a récemment annoncé un nouveau partenariat avec le groupe singapourien Destiny Energy qui s’engage à investir 210 millions de dollars pour développer une usine d’ammoniac vert dans la zone économique du canal de Suez (SCZone). La société rejoint plusieurs entreprises étrangères dans ce secteur sur lequel veulent s’appuyer les autorités égyptiennes pour réduire l’empreinte carbone des produits exportés.
Le nouveau projet a été dévoilé par Vijay Sirse, PDG de Destiny Energy, lors d’une rencontre avec Hossam Heiba, président de l’Autorité générale égyptienne pour l’investissement et les zones franches (GAFI). Selon les détails publiés par le gouvernement, l’usine devrait produire 300 tonnes d’ammoniac vert et 53 tonnes d’hydrogène vert par jour, soit plus de 100 000 tonnes par an. Elle s’appuiera, apprend-on, sur des capacités d’énergie renouvelable, tant éoliennes que solaires, développées directement par Destiny Energy ou fournies dans le cadre de partenariats avec d'autres entreprises opérant dans la SCZone.
L’arrivée de Destiny Energy s’inscrit dans un mouvement plus large entamé il y a plusieurs mois, marqué par plusieurs partenariats conclus avec des investisseurs étrangers, y compris européens. En juin 2024, l’Égypte a par exemple annoncé la signature de quatre accords d’une valeur cumulée de 33 milliards de dollars pour le développement d’infrastructures d’ammoniac vert.
Le premier accord de 11 milliards de dollars a été conclu avec la société allemande DAI Infrastruktur GmbH (DAI) pour développer un projet d’ammoniac vert à East Port-Saïd. L’objectif visé est d’exporter environ deux millions de tonnes d’ammoniac vert par an. Un autre accord a été signé avec BP, MASDAR, Hassan Allam Utilities et Infinity Power Holding, pour un investissement de 14 milliards de dollars dans un projet au port de Sokhna.
De son côté, la société OCIOR Energy s’est engagée à investir 4,25 milliards de dollars dans un projet de production d’ammoniac vert à destination du marché européen. Le dernier accord a été conclu avec TAQA Arabia et la société française Voltalia pour un investissement de 3,46 milliards de dollars.
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Mais l’un des projets d’ammoniac vert les plus avancés en Egypte est celui mené à Damiette par l’entreprise norvégienne Scatec, en collaboration avec la Société égyptienne de pétrochimie (ECHEM) et MOPCO. En juillet 2024, le trio a signé un accord préliminaire de vente avec Yara Clean Ammonia, leader mondial du négoce d’ammoniac. Quelques mois plus tard, le belge John Cockerill a manifesté son intérêt pour rejoindre le projet, selon plusieurs sources concordantes, un intérêt qui s’inscrit dans une séquence plus large de discussions avec les autorités égyptiennes pour examiner les possibilités d’élargir les investissements dans l’énergie propre.
Cette multiplication de projets est rendue possible entre autres par le cadre mis en place par le gouvernement égyptien. Lors de l’annonce du partenariat avec Destiny Energy, le président de la GAFI, Hossam Heiba, a réaffirmé le soutien du gouvernement aux projets d’énergie propre.
Il a notamment mis en avant les incitations à l’investissement pouvant couvrir jusqu’à 55 % du coût via des déductions fiscales sur 7 ans, tout comme les possibilités de financement offertes via la plateforme nationale du programme Nexus of Water, Food, and Energy (NWFE).
Selon une note publiée en août 2025 par la Direction générale du Trésor français, la stratégie égyptienne s’appuie principalement sur l’hydrogène vert et ses dérivés, du fait du potentiel considérable en matière d’énergies renouvelables (ressources solaires et éoliennes abondantes et peu onéreuses, foncier disponible). « Si l’Égypte ne compte encore que 5,9 GW de renouvelables (10 % des capacités installées), les autorités ciblent un mix électrique décarboné à 42 % d’ici 2030, via 10 GW de capacités supplémentaires à horizon 2028 », indique notamment la source.
En accélérant dans le déploiement de cette stratégie, l’Égypte cherche aussi à préparer son appareil productif aux nouvelles exigences du marché européen, essentiel pour ses exportations industrielles. À partir de 2026, le CBAM obligera les importateurs européens à acheter des certificats carbone pour compenser les émissions des produits fortement émetteurs comme l’acier, l’aluminium, les engrais ou l’hydrogène. Selon une analyse publiée en septembre 2025 par le think tank RES4Africa, l’Égypte est le pays d’Afrique du Nord le plus exposé à ce mécanisme, en raison du poids de ces secteurs dans son commerce avec l’Union européenne.
Dans ce contexte, certaines entreprises locales ont déjà commencé à s’adapter. Egypt Aluminium, principal exportateur d’aluminium égyptien vers l’Europe, a par exemple signé un contrat de 25 ans avec Scatec pour développer une centrale solaire de 1,1 GW, un projet de 650 millions de dollars destiné à réduire son empreinte carbone et à préserver sa compétitivité sur le marché européen.
Pour Hossam Heiba, l’essor des projets d’ammoniac vert doit permettre de réduire l’empreinte carbone des produits destinés à l’exportation et assurer leur conformité avec les nouvelles règles européennes. Les autorités égyptiennes visent cependant un objectif supplémentaire, celui de se positionner comme fournisseur direct d’ammoniac vert pour l’Europe. Le président de la GAFI rappelle ainsi que l’Union européenne souhaite sécuriser une part importante de ses importations futures auprès de l’Égypte, avec un volume ciblé de quatre millions de tonnes d’ici 2030.
Louis-Nino Kansoun, Agence Ecofin