Bourse : comment 46 actions ont raflé la moitié des 91 000 milliards créés en 100 ans

La salle des marchés lors de l'introduction en Bourse de HawkEye 360 à la Bourse de New York, le 7 mai 2026.
BM - REUTERS - Brendan McDermid

La salle des marchés lors de l'introduction en Bourse de HawkEye 360 à la Bourse de New York, le 7 mai 2026.
BM - REUTERS - Brendan McDermid
Sur près de 30 000 actions cotées entre 1926 et 2025, quarante-six entreprises seulement expliquent à elles seules la moitié de la richesse nette créée pour les actionnaires, une fois les faillites, retraits de cote et mauvais élèves intégrés. Cette concentration extrême remet en question l’image d’une Bourse qui enrichirait à peu près tout le monde.
L’étude de l'économiste Hendrik Bessembinder (Arizona State University), « One Hundred Years in the U.S. Stock Markets », mesure la « richesse actionnariale nette ». Il s'agit de la valeur créée au-delà de ce qu’un investisseur aurait obtenu en plaçant la même somme en bons du Trésor à court terme. Au total, la Bourse américaine a généré environ 91 000 milliards de dollars (86 000 milliards d'euros) de richesse nette sur ce siècle.
Mais derrière ce total flatteur, la distribution est tout sauf homogène. Bessembinder montre que quarante-six sociétés seulement représentent la moitié de cette richesse. La très grande majorité des autres titres fait nettement moins bien, voire détruit de la valeur par rapport aux titres publics les plus sûrs.
La médiane des rendements sur la période est même légèrement négative : un investisseur tombant « au hasard » sur une action avait plus de chances de sous-performer les bons du Trésor que de participer au festin statistique de la moyenne. La Bourse est une formidable machine à enrichir. Toutefois, elle ne profite qu'à une poignée de super-gagnants face à une multitude de perdants.
Le contraste entre la performance moyenne et l’expérience d’un titre pris isolément est vertigineux. Sur cette période, le portefeuille agrégé des actions américaines transforme 1 dollar en 15 000 dollars. À l'inverse, un dollar en bons du Trésor ne rapporte que 25 dollars. Derrière cette moyenne, la réalité est qu’environ 60 % des actions ont, sur leur durée de vie boursière, fait moins bien que les titres d’État à court terme, et qu’un petit noyau dur de valeurs exceptionnelles tire toutes les courbes vers le haut.
Chaque semaine, les clés pour comprendre les marchés financiers.

Cette asymétrie vient de plusieurs mécanismes bien connus mais rarement quantifiés à ce niveau de détail. Beaucoup de sociétés disparaissent ou sont rachetées après quelques années. Souvent, le prix de vente ne compense pas les pertes des actionnaires. D’autres stagnent pendant des décennies, sans jamais dégager une rentabilité supérieure au taux sans risque.
À l’inverse, quelques entreprises, bénéficiant d’effets de réseau, d’un fort pouvoir de marché ou de ruptures technologiques favorables, voient leur capitalisation croître de manière exponentielle et accumulent les rendements composés sur plusieurs décennies. Ce sont ces trajectoires « hors normes » qui expliquent l’essentiel de la richesse créée, plus que la moyenne d’un univers très hétérogène.
Pour un sélectionneur de titres, le constat est brutal. Moins d'un tiers des actions battent un portefeuille large sur un siècle. Une part infime surperforme les bons du Trésor. Miser sur quelques titres individuels revient donc, statistiquement, à jouer un jeu où les probabilités sont défavorables tant que l’on n’identifie pas un très petit groupe de futurs champions et qu’on les garde en portefeuille suffisamment longtemps. Ce constat ne condamne pas la sélection de titres, mais il souligne qu’il ne suffit pas d’éviter les fiascos : il faut surtout être significativement exposé aux rares gagnants extrêmes.
Les noms qui ressortent dans le travail de Bessembinder illustrent cette logique de long terme : Altria (ex-Philip Morris), IBM ou encore des géants technologiques récents ont tous en commun d’avoir été présents sur une grande partie de la période, avec une capacité à réinvestir leurs bénéfices dans des activités à forte rentabilité. L’enjeu pour un investisseur humain est qu’il est infiniment plus difficile de repérer ces trajectoires à leurs débuts que de les commenter a posteriori. Ce biais de rétrospection explique pourquoi tant de portefeuilles concentrés finissent par ressembler, au bout de quelques décennies, à des paris ratés plutôt qu’à des copies miniatures du S&P 500.
Ce paysage de marché dominé par quelques super-gagnants éclaire aussi les difficultés chroniques de la gestion active. Les rapports Spiva, publiés par S&P Dow Jones Indices, montrent année après année que la majorité des fonds actions fait moins bien que son indice de référence. Le tableau de bord Spiva U.S. Year‑End 2025 confirme la tendance : près de 80 % des fonds actions américaines de grandes capitalisations ont sous-performé le S&P 500 sur un an, et sur dix à quinze ans, plus de 85 % des gestionnaires d'actifs sont derrière l’indice.
Dans un univers où quarante-six entreprises concentrent la moitié de la richesse créée, la moindre sous-exposition à ces mastodontes se paie immédiatement en performance relative. Or, pour des raisons de contraintes de risque, de limites de concentration ou tout simplement de convictions de gestion, nombre de fonds actifs n’osent pas ou ne souhaitent pas être massivement surpondérés sur quelques mégacapitalisations.
À l’inverse, un ETF répliquant un grand indice, pondéré par la capitalisation, détient mécaniquement ces gagnants dans les proportions où le marché les valorise, sans avoir à les « deviner » à l’avance. C’est une des raisons pour lesquelles la gestion indicielle, couplée à des frais très bas, s’impose comme un redoutable concurrent pour la gestion traditionnelle.