SpaceX prévoit de lever 75 milliards de dollars : comment les investisseurs tentent déjà de profiter d'une introduction en Bourse record
latribune.fr
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SpaceX préparerait une levée record de 75 milliards de dollars en Bourse, via 555,6 millions d’actions à 135 dollars l’unité, pour une valorisation d’environ 1 750 milliards, selon l'agence Reuters. Une opération d’abord réservée aux investisseurs qualifiés, qui déclenche déjà une fièvre spéculative sur ETF, marché secondaire et valeurs spatiales cotées.
SpaceX prévoit de lever 75 milliards de dollars (65 milliards d’euros) lors de son introduction en Bourse. L’opération se fera en mettant sur le marché 555,6 millions d’actions à un prix de 135 dollars (116 euros), selon une information obtenue par Reuters, pour une valorisation cible d’environ 1 750 milliards de dollars (1 500 milliards d’euros). Pour l’instant, cette introduction en Bourse (IPO) historique reste pourtant l’apanage d’un cercle restreint d’investisseurs institutionnels et de particuliers très fortunés. Pendant ce temps, le reste du marché s’emploie déjà à contourner la barrière d’accès par tous les moyens financiers possibles.
À ce prix, les 555,6 millions d’actions mises en vente placeraient la société de Starbase, au Texas, dans la même ligue boursière que les plus grandes capitalisations technologiques. L'entreprise resterait largement contrôlée par Elon Musk grâce à une structure de vote renforcée. Les banques chefs de file allouent les titres à leurs meilleurs clients institutionnels et à quelques particuliers dits « qualifiés ». Ces derniers doivent justifier au moins un million de dollars de patrimoine financier ou plus de 200 000 dollars de revenus annuels. Pour l’épargnant lambda, la première négociation prévue autour du 12 juin ressemblera donc davantage à un spectacle qu’à une opportunité d’achat immédiate dans le carnet d’ordres.
Cette fermeture de fait du marché primaire arrive après des années pendant lesquelles SpaceX a levé des dizaines de milliards de dollars hors cote. Ces opérations se sont faites via des tours de table privés réservés aux fonds de capital-investissement, bureaux de gestion de patrimoine (family offices) et grandes fortunes. L’entreprise a ainsi pu rester non cotée bien plus longtemps que la plupart des géants de la tech. Cela a laissé monter la frustration et la « FOMO » (la fameuse peur de rater le coche) d’une partie des investisseurs individuels. Ce n’est qu’au dernier kilomètre, au moment où le prix grimpe déjà dans la stratosphère, que la porte de la Bourse s’entrouvre. Cela se fait sans garantie d’y entrer autrement que par le marché secondaire, et à des niveaux de valorisation que certains universitaires jugent déjà périlleux.
Le « grey market » où circulent déjà les actions SpaceX
Face à cette rareté organisée, un marché parallèle s’est développé depuis des années autour des actions SpaceX, bien avant l’introduction en Bourse. Sur ce marché dit secondaire, des salariés ou des investisseurs historiques cèdent leurs titres à d’autres acteurs. Les ventes se font de gré à gré ou via des plateformes spécialisées qui agrègent les ordres de plusieurs vendeurs au sein de véhicules dédiés. Les prix se fixent loin des écrans boursiers, à partir de négociations bilatérales, de tours de table précédents ou de simples anticipations de la valorisation future. Une prime parfois importante est payée pour le seul « privilège » d’entrer au capital avant tout le monde.
Ce « marché gris » reste toutefois réservé à des tickets élevés et à des investisseurs capables d’accepter un risque d’illiquidité extrême. En effet, la revente des titres dépend à la fois des futures fenêtres de liquidité organisées par la société et de l’issue de l’introduction en Bourse. Les clauses contractuelles peuvent limiter la libre cession. De plus, les investisseurs n’ont ni la transparence quotidienne d’un cours coté ni la protection offerte par les règles de marché traditionnelles. C’est d’ailleurs l’une des critiques récurrentes des régulateurs. Ces circuits de pré-introduction en Bourse offrent une exposition à des licornes géantes à un public certes aisé, mais sans l’encadrement et l’information symétrique normalement exigés pour une entreprise approchant les 2 000 milliards de dollars de valorisation.
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Fonds indiciels (ETF), entités ad hoc (SPV) et fonds : la voie détournée pour s’exposer à SpaceX
Pour les investisseurs qui n’ont ni les montants, ni les relations, ni l’appétit de risque nécessaires pour naviguer sur ce marché de gré à gré, une autre famille de produits s’est imposée. Il s'agit des fonds indiciels cotés (ETF) et fonds thématiques qui répliquent l’exposition à SpaceX via des véhicules ad hoc. Concrètement, des gestionnaires mettent en place des « special purpose vehicles » (entités à vocation spécifique ou SPV) qui détiennent eux‑même des actions SpaceX acquises sur le marché privé. Ils logent ensuite ces entités dans un fonds indiciel coté que n’importe quel petit porteur peut acheter en Bourse. Le montage ajoute une couche entre l’investisseur final et la société d’Elon Musk, mais il rend enfin possible une participation indirecte à la croissance du groupe.
Cette demande explose depuis l’annonce de l’introduction en Bourse. Certains fonds annoncent des encours multipliés par cinq en quelques semaines, pour une exposition d’environ 15 % à SpaceX. Le reste est réparti sur d’autres valeurs technologiques ou spatiales. L’investisseur individuel doit toutefois accepter plusieurs limites. D’abord, son exposition à SpaceX n’est ni pure ni contrôlée. Une baisse du titre après l’introduction en Bourse pourra être partiellement compensée ou amplifiée par les autres positions du fonds. Ensuite, chaque intermédiaire prélève des frais, qui rognent la performance à long terme et réduisent l’intérêt d’une simple « chasse au code mnémonique (ticker) SpaceX ». Enfin, la liquidité de l’ETF ne dit rien de celle de l'entité sous-jacente : en cas de choc ou de remise en cause de la valorisation, la mécanique peut décorréler fortement le prix de l’ETF de la valeur économique réelle des titres non cotés.
Les autres actions du spatial : qui profite déjà de la fièvre SpaceX ?
L’euphorie pré-introduction en Bourse ne se limite pas aux produits financiers adossés à SpaceX : elle diffuse déjà dans tout le segment du New Space coté. Le lanceur Rocket Lab a vu sa capitalisation pratiquement tripler en quelques semaines. Le titre est porté par l’idée qu’il profiterait d’un afflux de capitaux vers l’orbite basse terrestre et vers les fournisseurs alternatifs aux géants historiques. Sur l’internet satellitaire, AST SpaceMobile a enchaîné les séances de hausse à deux chiffres, dans le sillage de l’engouement pour Starlink et pour les modèles d’accès direct par smartphone. Cela s'est fait au point d’attirer des investisseurs qui cherchent un « clone » de SpaceX à prix plus abordable.
D’autres acteurs surfent sur la confusion pure et simple, comme Virgin Galactic, dont le modèle économique de tourisme spatial reste déficitaire. L'entreprise partage cependant un code mnémonique (SPCE) proche de l’acronyme SPCX utilisé pour certains produits liés à SpaceX. Des opérateurs (traders) parient ouvertement sur des erreurs d’acheteurs pressés, capables de se tromper de valeur lors des premières séances de la nouvelle introduction. Ces mouvements ne disent pas seulement l’enthousiasme pour l’espace. Ils révèlent aussi une dimension spéculative où l’argument principal devient la proximité narrative avec l’entreprise de Musk, plutôt que les fondamentaux propres de chaque dossier.
Opportunités, pièges et timing
Vu d’Europe, l’introduction en Bourse de SpaceX pose une question simple et brutale : vaut-il mieux essayer de se faufiler dans la danse, ou rester sur le quai et attendre que la poussière retombe ? À court terme, la plupart des particuliers n’auront accès qu’aux instruments dérivés : fonds indiciels, valeurs satellites américaines, éventuellement quelques dossiers européens liés au spatial et aux télécoms. Ces actifs affichent des niveaux de valorisation déjà dopés par des mois d’anticipation. La tentation est forte d’acheter « ce qui bouge » au nom d’un futur radieux pour l’économie spatiale. Cependant, l’historique des grandes introductions en Bourse technologiques montre aussi que nombre de titres repassent par leur prix d’introduction, voire en dessous, après la première vague d’euphorie.
Pour les investisseurs de long terme, la vraie question sera moins l’accès à l’opération que la solidité, dans la durée, de la valorisation proche de 1 750 milliards de dollars. Cette dernière s'appréciera au regard des flux de trésorerie attendus des lancements, de Starlink et des activités connexes dans l’intelligence artificielle (IA) et les télécoms. Si SpaceX confirme sa trajectoire et réussit à transformer sa position dominante dans le lancement et les constellations en profits récurrents, la Bourse pourrait accepter durablement une prime d’innovation hors norme. Dans le cas inverse, l’introduction en Bourse record de 75 milliards deviendra peut‑être le symbole d’un sommet spéculatif sur le New Space. Sa correction rejaillirait sur tout le secteur, y compris sur les acteurs plus discrets mais essentiels de la chaîne de valeur. Entre ces deux scénarios, l’investisseur particulier devra arbitrer entre la fascination pour Musk et une discipline de prix qui, dans l’espace comme ailleurs, finit toujours par rappeler tout le monde sur Terre.