L'ancien président de la Réserve fédérale américaine, Alan Greenspan, écoute les déclarations liminaires alors qu'il témoigne devant la Commission d'enquête sur la crise financière, lors d'une audience au Capitole à Washington, le 7 avril 2010.
Disparu à 100 ans, l’ancien président de la Fed laisse une empreinte durable : croissance solide et inflation maîtrisée, mais aussi une tolérance au risque accusée d’avoir nourri bulles et crises. À l’heure où l’inflation persiste, Kevin Warsh revendique un héritage devenu controversé.
Alan Greenspan, président de la Réserve fédérale américaine de 1987 à 2006, est mort à l’âge de 100 ans, lui qui incarnait pour des générations de banquiers centraux le triomphe de la désinflation et de la « grande modération ». Pendant près de vingt ans, la croissance américaine est restée solide, l’inflation contenue et le chômage bas, donnant à la Fed une aura quasi inédite.
Sa disparition survient pourtant alors que la promesse de cette période est à nouveau mise à l’épreuve : l’inflation s’installe durablement au‑dessus de 2 %, la dette publique atteint des records, les prix de l’énergie restent sous tension et les marchés sont tirés par quelques mégacapitalisations de l’IA. Le nouveau président de la Fed, Kevin Warsh, revendique l’héritage de Greenspan, mais c’est bien le modèle du « maestro » qui se retrouve jugé, à froid, par l’histoire.
Le bilan du « maestro » : modération apparente, risques accumulés
Greenspan prend la Fed en 1987, quelques mois avant le krach d’octobre, et la quitte en 2006 à la veille des subprimes. Entre‑temps, le PIB ne se contracte qu’une seule année, l’inflation tourne autour de 3 % et le chômage recule à des niveaux inconnus depuis les années 1960. Cette «grande modération» alimente le mythe d’un banquier central qui parle moins aux politiques qu’aux marchés, par petites phrases à forte charge symbolique.
L’autre face du bilan est moins flatteuse. En gardant des taux bas longtemps après l’éclatement de la bulle Internet et en s’opposant à une régulation plus stricte des produits dérivés, Greenspan a contribué à nourrir le boom immobilier et la prise de risque hors bilan qui exploseront en 2007‑2008. Les analyses de l’époque, les essais critiques et les interviews post‑crise ne lui imputent pas seule la dérive, mais pointent du doigt un angle mort : la conviction que les marchés détectent et corrigent mieux les risques que les régulateurs.
En laissant le crédit se diffuser massivement vers l’immobilier, la Fed a accompagné un cycle de hausse des prix qui a enrichi propriétaires et intermédiaires financiers, tout en fragilisant les ménages les plus endettés. Les mêmes zones rurales et périurbaines qui ont surfé sur la hausse des prix se sont retrouvées surendettées après 2008, avec des pertes d’emplois massives et des services publics locaux étranglés, tandis que Wall Street était renfloué pour préserver le système.
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Le « Greenspan put », ou l’habitude coûteuse du filet de sécurité
Le « Greenspan put » naît dans les années 1990 : les investisseurs constatent que la Fed baisse vite ses taux ou injecte de la liquidité dès que les marchés plongent, comme une assurance implicite contre les pertes extrêmes. Après le krach de 1987, la crise LTCM ou l’éclatement de la bulle Internet, la réaction rapide de la Fed limite le choc boursier, mais envoie aussi un message clair : prendre plus de risque est rentable, car la banque centrale sera là pour amortir le pire.
En intégrant ce filet de sécurité dans leurs modèles, fonds spéculatifs, banques d’investissement et plateformes de crédit ont pu multiplier levier et produits complexes sans en supporter pleinement le coût. Quand la facture tombe après 2008, elle est réglée par les finances publiques, les plans de rigueur et une décennie de sous‑investissement dans les infrastructures, la transition énergétique ou les services sociaux, particulièrement dans les régions déjà désindustrialisées.
Cinq décisions de Greenspan qui ont façonné la Fed moderne
1987 : injection massive de liquidités après le krach pour rassurer Wall Street. 1994 : resserrement agressif pour reprendre la main sur l’inflation, au prix d’une forte volatilité obligataire. 1996 : mise en garde sur « l’exubérance irrationnelle » sans action forte sur les taux. 2003-2004 : maintien prolongé de taux très bas malgré la bulle immobilière. Refus d’encadrer davantage les dérivés alors que le levier s’accumulait dans le système financier. Chacune de ces décisions a contribué à définir le pouvoir – et les limites – de la banque centrale la plus influente du monde.
Aujourd’hui encore, ce réflexe structure la lecture des décisions de la Fed : à chaque choc sur les marchés, la question revient de savoir si la banque centrale réactivera un « put » implicite pour protéger les prix des actifs. C’est l’un des héritages les plus durables de Greenspan : avoir habitué Wall Street à vivre avec l’idée qu’au bout de la chaîne, la banque centrale sera là pour empêcher le pire, quitte à socialiser les pertes après avoir privatisé les gains.
Warsh, un président à l’ombre d’un modèle encombrant
Kevin Warsh arrive avec un double pedigree : ancien gouverneur, passé par Wall Street, proche de l’aile républicaine la plus favorable à une finance moins encadrée. Dès ses auditions au Sénat, il promet une Fed «indépendante», mais insiste sur la nécessité de ne pas étouffer l’innovation par une politique trop restrictive, reprenant les termes mêmes qui avaient servi à justifier, dans les années 1990, la tolérance vis‑à‑vis de la bulle Internet.
La méthode change, mais l’ombre reste. Warsh veut réduire la « forward guidance », ces indications détaillées sur la trajectoire future des taux, pour revenir à des communiqués plus sobres et à une communication centrée sur la décision du jour. Dans une Fed marquée par quinze ans de transparence post‑crise, ce retour vers une institution plus personnalisée s’inscrit dans la continuité d’un modèle façonné par Greenspan, où chaque mot du président pèse davantage que le consensus du comité.
Ce que l’héritage Greenspan change encore pour l’économie réelle
C'est l’idée qu’une banque centrale peut, par sa seule parole et quelques mouvements de taux, lisser les cycles sans imposer de pertes définitives aux investisseurs. Chaque briefing de la Fed continue d’être lu comme un test : le « put » est‑il toujours là, même s’il ne porte plus le nom de Greenspan ? Les entreprises technologiques et les émetteurs les plus endettés restent les premières à réagir à ces signaux implicites.
L’expérience Greenspan a montré qu’un cycle d’euphorie alimenté par le crédit peut se traduire dix ans plus tard par des licenciements massifs, des faillites de ménages et des services publics amputés. Au moment où l’IA, la défense et la transition énergétique réclament des investissements lourds, la question est moins de savoir si la Fed retrouvera un nouveau «maestro» que de déterminer si elle acceptera, enfin, de regarder les inégalités et les territoires qu’elle contribue à façonner, au‑delà des seuls indices boursiers et de l’inflation.