Face aux frappes israéliennes touchant ses infrastructures pétrolières, Téhéran invoque le crime d’écocide. Une stratégie juridique visant à transformer un revers militaire en offensive diplomatique.
Les informations à retenir
Quel est l’impact de la qualification d’écocide dans le conflit entre l’Iran et Israël ?
Téhéran utilise ce levier juridique pour criminaliser les frappes sur ses infrastructures énergétiques, au moment où plusieurs dépôts pétroliers autour de la capitale ont été touchés en quelques jours, plongeant la ville sous un nuage toxique et provoquant des pluies acides rapportées par les médias locaux et internationaux.
Les dommages toxiques menacent les nappes phréatiques et la santé publique sur plusieurs générations, dans un pays déjà soumis à un stress hydrique extrême et à une pollution de l’air chronique.
Cette stratégie vise à isoler Israël en invoquant des préjudices environnementaux irréparables, alors que des ONG comme Amnesty International appellent toutes les parties – Israël, États-Unis et Iran – à cesser les attaques contre les infrastructures énergétiques en raison des risques humanitaires et écologiques.
Le chef de la diplomatie iranienne, Abbas Araghchi, a qualifié ce lundi 16 mars sur X de «crime d’écocide» les frappes israéliennes contre les dépôts pétroliers de la capitale, après une série d’attaques ayant visé au moins cinq sites pétroliers à Téhéran et provoqué d’immenses incendies visibles par satellite.
Ce faisant, il déplace l’affrontement du terrain militaire vers le champ du droit international et de la biosécurité, en s’alignant sur un vocabulaire déjà porté par des campagnes internationales en faveur de la reconnaissance de l’écocide comme cinquième crime international aux côtés du génocide et des crimes contre l’humanité. Cette stratégie vise à transformer des pertes matérielles – des stocks d’hydrocarbures et des capacités logistiques – en une offensive judiciaire et symbolique capable d’isoler diplomatiquement son adversaire, en le plaçant dans la catégorie des « ennemis de la planète » plutôt que dans celle des simples belligérants.
L’invocation de l’écocide — souvent défini comme la destruction grave, étendue et durable d’un environnement, commise en connaissance du risque de tels dommages — repose sur des constats de terrain de plus en plus documentés. Les bombardements des dépôts de carburant ne se limitent plus à une neutralisation logistique ; ils engendrent une dégradation massive et mesurable de l’environnement urbain : à Téhéran, les frappes ont plongé la capitale dans un ciel noir en plein jour, avec des panaches de fumée chargés d’hydrocarbures toxiques, de soufre, d’oxydes d’azote et de particules fines, au point que les autorités ont recommandé à la population de rester à l’intérieur et de porter un masque.
Le Croissant-Rouge iranien a alerté sur des précipitations potentiellement «très dangereuses et acides», susceptibles de provoquer brûlures chimiques de la peau et lésions pulmonaires, tandis que des climatologues évoquent un risque immédiat d’aggravation des crises respiratoires dans une mégapole déjà parmi les plus polluées du monde.
Coût de la dépollution
Au-delà de la pollution de l’air, c’est l’infiltration des hydrocarbures et des composés soufrés dans les structures géologiques profondes qui inquiète les autorités et les hydrologues. La géologie de la région de Téhéran et la surexploitation chronique des nappes souterraines rendent les aquifères particulièrement vulnérables à une contamination durable, dans un pays déjà confronté à des pénuries d’eau, à la baisse rapide de ses nappes et à des conflits d’usage entre agriculture, industrie et consommation domestique.
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Une fois polluées, ces réserves d’eau deviennent impropres à la consommation et à l’irrigation pour des décennies, entamant directement la souveraineté alimentaire et sanitaire du pays, et accentuant le risque de déplacements de population internes dans certaines provinces déjà en tension hydrique.
Le coût de la dépollution, évalué par analogie avec d’autres catastrophes industrielles et maritimes incluant le traitement des sols, des eaux souterraines et la construction d’infrastructures de substitution, se chiffre en milliards d’euros, excédant largement les capacités budgétaires d’un État sous sanctions et transformant ces infrastructures énergétiques détruites en véritables passifs financiers de long terme.
Le projet de tribunal spécial de l’ONU
Face à ce vide juridique entre le droit de la guerre et la protection du vivant, plusieurs États et réseaux d’experts plaident au sein du système onusien pour la création d’un mécanisme spécifique de répression des crimes environnementaux commis en temps de guerre, sur le modèle des tribunaux spéciaux déjà créés pour la Sierra Leone ou envisagés pour l’Ukraine.
L’idée d’un tribunal spécial pour les crimes environnementaux s’inscrit dans un mouvement plus large : projets de principes de la Commission du droit international sur la protection de l’environnement en rapport avec les conflits armés, recommandations d’ONG et travaux de juristes visant à codifier l’écocide comme crime international autonome. Une telle instance viserait à établir la responsabilité pénale des commandants militaires et des responsables politiques, en définissant des «seuils de gravité» objectifs : pour être qualifié d’écocide, le dommage devrait présenter un caractère étendu, durable et grave, et être causé en dépit d’un risque connu et substantiel pour l’environnement.
Le calcul du préjudice par cette future juridiction s’appuierait sur une comptabilité environnementale rigoureuse déjà expérimentée dans certains contentieux climatiques et de pollution industrielle. Elle n’inclurait pas seulement le nettoyage des sites, mais aussi la perte des «services écosystémiques» (accès à l’eau potable, fertilité des sols, régulation climatique locale) et le coût à long terme des pathologies chroniques associées aux expositions à des hydrocarbures cancérigènes, aux particules ultrafines et aux métaux lourds.
En indexant les réparations sur le coût de remplacement de la ressource — par exemple, la construction d’usines de dessalement ou d’unités de traitement avancé pour compenser une nappe polluée —, l’ONU pourrait transformer la dégradation de la nature en une forme de dette souveraine exécutoire, pesant durablement sur le budget et la crédibilité financière des États condamnés.
Les implications pour les doctrines militaires et les alliances
Cette montée en puissance du droit de l’environnement modifie déjà, au moins sur le papier, les règles d’engagement : les lignes directrices de la CPI et les projets onusiens insistent de plus en plus sur l’obligation de prendre en compte les dommages environnementaux lors de la planification des opérations, y compris pour des objectifs considérés comme militaires légitimes. Les états-majors sont désormais contraints d’intégrer une évaluation du risque écologique avant chaque frappe, sous peine de voir leurs opérations disqualifiées par les instances de régulation internationales, les ONG ou l’opinion publique mondiale, comme le montrent les appels répétés d’Amnesty à cesser les attaques illégales contre des infrastructures énergétiques en Iran et dans la région.
Pour Israël, la pression diplomatique s’intensifie : chaque destruction d’actif énergétique est désormais scrutée à la lumière non seulement du droit international humanitaire classique (distinction, proportionnalité), mais aussi de la protection des biens communs que sont l’atmosphère, les nappes phréatiques ou les écosystèmes marins du Golfe et de la mer d’Oman.
Sur l’échiquier diplomatique, cette situation crée un dilemme pour les alliés respectifs. Les soutiens de l’État hébreu s’exposent à une forme de coresponsabilité morale, voire financière, si les armements fournis sont utilisés pour provoquer des désastres écologiques qualifiés d’illégaux par des résolutions onusiennes ou des décisions judiciaires futures. En parallèle, la communication d’Amnesty et d’autres ONG, qui place sur le même plan Israël, les États-Unis et l’Iran lorsqu’elles exigent la fin des frappes sur les infrastructures énergétiques, contribue à reconfigurer la bataille narrative autour d’une exigence de protection des civils et de l’environnement plutôt que d’un simple jeu d’alliances militaires.
À l’inverse, Téhéran utilise cette « ingérence humanitaire verte » pour fédérer sa population autour d’une menace invisible – pollution de l’air, contamination de l’eau, crise sanitaire différée – et pour solliciter des formes de soutien et de réparations universelles, en se posant comme laboratoire d’une nouvelle justice environnementale de guerre.
La confrontation se joue désormais dans la profondeur des sols, la pureté des nappes phréatiques et la résilience des écosystèmes régionaux. Alors que la victoire militaire se mesurait autrefois en gains territoriaux ou en neutralisation de capacités adverses, elle pourrait désormais se solder, pour le vainqueur comme pour le vaincu, par une condamnation pour crime contre la planète, redéfinissant ainsi les contours de la puissance au XXIᵉ siècle, à l’heure où les armées sont déjà responsables d’environ 5,5 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre.
Le champ de bataille devient un risque sanitaire et écologique
Dans une note publiée par l'Institut de relations internationales et stratégiques (Iris), la chercheuse Anne Sénéquier montre que la guerre en Iran agit comme un multiplicateur de risques environnementaux et sanitaires, bien au-delà des seuls dégâts militaires. Les frappes contre les dépôts pétroliers proches de Téhéran ont généré d’immenses panaches de fumée chargés de benzène, SO₂, NO₂ et particules fines au-dessus de près de dix millions d’habitants, aggravant une pollution de l’air déjà parmi les plus préoccupantes au monde. Au sol, munitions et décombres laissent un héritage invisible de métaux lourds et d’amiante, capables de contaminer durablement les sols, l’eau et la chaîne alimentaire, comme on l’a déjà observé en Ukraine ou à Gaza. Le conflit frappe aussi un Iran en crise hydrique, où les écoulements d’hydrocarbures et les attaques (alléguées) contre des infrastructures de l’eau peuvent transformer des vulnérabilités préexistantes en déstabilisation sociale. Les infrastructures environnementales deviennent, de fait, des cibles stratégiques dans les guerres, faisant des conflits armés un puissant accélérateur de la crise écologique et un enjeu central de sécurité humaine.