Alors que le Portugal est considéré comme la « meilleure économie de l’année », le gouvernement entend mener une importante réforme de son Code du travail. L’impopularité de cette mesure est telle que les Portugais se sont mis en grève générale ce jeudi, pour la première fois depuis 2013.
Ce n’était pas arrivé depuis douze ans : une grève générale secoue ce jeudi le Portugal. La première depuis 2013, quand le pays, alors frappé par la crise de la dette, avait dû mettre en œuvre une politique d’austérité en échange d’un plan d’aide internationale, ce qui avait conduit la population à se mettre à l’arrêt à différentes occasions cette année-là.
Plus d’une décennie plus tard, la situation est radicalement inverse. L’économie portugaise est saluée à l’international, notamment pour la bonne santé de ses finances publiques. Mais le gouvernement entend quand même mener à bien une importante réforme du Code du travail, baptisée « Trabalho XXI » (pour « Travail XXI ») et dont la devise est « Flexibilité pour valoriser et développer », à laquelle s’opposent les syndicats.
Avec cette réforme, plus de cent modifications seront apportées au Code du travail, selon le média portugais Jornal de Notícias. Parmi celles qui cristallisent le plus les tensions : la simplification des procédures de licenciement, l’élargissement des services minimum à assurer en cas de grève, l’allongement de la durée des contrats à durée déterminée ou encore la flexibilité donnée aux entreprises pour organiser le temps de travail.
Autant de mesures qui font bondir les syndicats. C’est l’ « une des plus grandes attaques faites au monde du travail », a fustigé le secrétaire général de la CGTP, la principale confédération syndicale du pays, auprès de l’AFP. Tiago Oliveira dénonce une volonté de « normaliser la précarité », « déréguler les horaires de travail » et « faciliter les licenciements ». Pour l’UGT, autre organisation syndicale derrière le mouvement de contestation, le projet du gouvernement est tout bonnement une « réforme du travail pour les patrons ».
Question de compétitivité pour le gouvernement
De son côté, le gouvernement a toujours défendu une réforme « essentielle pour accroître la compétitivité, valoriser le travail et le mérite, stimuler l’emploi, notamment chez les jeunes, et favoriser la négociation collective », a déclaré le ministre de la Présidence du Portugal, António Leitão Amaro, lors de la présentation du projet en juillet dernier.
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Pour l’exécutif portugais, il est nécessaire de réformer le système actuel, considéré comme « rigide » et « ancré dans un modèle très traditionnel de relations de travail, fermé au XXIe siècle et inadapté à l’ère numérique ». « Ce système constitue un obstacle à la compétitivité économique et à la productivité des entreprises, qui est un objectif fondamental du gouvernement », argue la ministre du Travail, Rosário Palma Ramalho.
Les syndicats semblent avoir l’opinion de leur côté. Plus de six Portugais sur dix (61 %) se sont déclarés « favorables » ou « tout à fait favorables » à la grève, dans un panel majoritairement au courant des modifications prévues dans le projet de réforme, selon un baromètre DN/Aximage publié en début de semaine par le journal Diário de Notícias. 45 % des répondants se disent proches des revendications des syndicats, contre 22 % s’affirmant alignés sur la position du gouvernement et 17 % entre les deux camps.
Reste que le texte devrait être adopté, même si le gouvernement de droite du Premier ministre Luis Montenegro ne dispose pas d’une majorité absolue au Parlement. Il devrait bénéficier du soutien des libéraux et, surtout, de l’extrême droite, à ce jour la deuxième force politique du pays.
Mener une telle réforme, dont l’impopularité pouvait être attendue, peut étonner compte tenu de la bonne santé de l’économie portugaise. Le Portugal devrait enregistrer une croissance de son produit intérieur brut (PIB) supérieure à celle de l’Union européenne en 2025, attendue à 2 % contre 1,4 % pour l’ensemble des Vingt-Sept. Un niveau qui serait quasi stable comparé à l’année dernière (2 % contre 1 % pour l’UE).
Autre indicateur de bonne santé : le Portugal devrait dégager un nouvel excédent budgétaire de 0,3 % cette année – après 1,3 % en 2023 et 0,5 % en 2024 – quand nombre de ses voisins, dont la France, peinent à sortir leurs finances publiques du déficit. Si bien que le pays a eu le luxe de pouvoir inscrire dans son budget pour 2026 une augmentation des pensions de retraite des plus modestes, une baisse de l’impôt sur le revenu et une réduction de l’impôt sur les sociétés.
Dans ce contexte, le Portugal a récemment été désigné « économie de l’année » par The Economist. Le média britannique a pour cela comparé cinq indicateurs économiques – l’inflation, l’ampleur de l’inflation, le PIB, l’emploi et la performance boursière – des 36 pays les plus riches du monde, membres de l’OCDE. « En 2025, le Portugal a réussi à combiner une forte croissance du PIB, une faible inflation et un marché boursier en hausse », estime le magazine.
Il y a encore seulement quinze ans, le Portugal faisait pourtant partie des mauvais élèves de l’UE avec l’Italie, la Grèce, l’Espagne et parfois l’Irlande. Ceux derrière l’acronyme anglais « PIGS » (ou « PIIGS »), qui signifie littéralement « cochons », utilisé à l’époque pour désigner les pays ayant une mauvaise gestion de leurs finances publiques. Le Portugal était particulièrement endetté et sous le coup d’une croissance très faible.
Le gouvernement social-démocrate d’alors avait dû accepter une sévère cure d’austérité pour bénéficier d’un plan d’aide des instances européennes et internationales (BCE, Commission européenne et FMI). « Cela s’est conclu par des hausses de la TVA, des impôts, une réduction des salaires de fonctionnaires, des pensions de retraite mais aussi le gel des embauches dans le public et des réformes structurelles menées sur le marché du travail, comme la privatisation d’entreprises publiques ou la fin de l’encadrement des loyers », rappelle Francisco Serranito, professeur d’économie à l’université Paris-Nanterre, dans un entretien aux Dernières Nouvelles d’Alsace.
Par la suite, le gouvernement socialiste d’Antonio Costa a misé sur une relance du pays par la consommation, les investissements étrangers, les exportations et le tourisme. Tout cela a contribué à redresser l’économie, mais le coût social a été élevé. Le pays est aujourd’hui confronté à une crise endémique du logement et son niveau de chômage s’avère en trompe-l’œil, avec un taux peu élevé mais des emplois peu qualifiés et des salaires bas.
Le gouvernement a donc encore du chemin à parcourir pour parvenir à la stabilité économique. Celle-ci dépendra notamment de « [sa] capacité à répondre aux défis structurels du pays tels que la nécessaire montée en gamme du tissu économique, le vieillissement démographique, ou encore les inégalités de développement territoriales », estime la Direction française du Trésor dans une note.