Guerre en Iran : « La France est clairement face à un choc stagflationniste »

Propos recueillis par Margot Ruault

Sylvain Bersinger, fondateur de Bersingéco.
Bersingéco

Propos recueillis par Margot Ruault

Sylvain Bersinger, fondateur de Bersingéco.
Bersingéco
LA TRIBUNE - Selon la première estimation publiée jeudi par l’Insee, le produit intérieur brut (PIB) est resté stable (+0%) au premier trimestre, révélant un essoufflement de l’activité avant même les répercussions du conflit au Moyen-Orient. Pourquoi la croissance française a-t-elle été particulièrement mauvaise ?
Sylvain Bersinger - Les chiffres de cette croissance trimestrielle ne sont pas bons. Toutes les composantes principales, notamment la consommation, le commerce extérieur et les investissements, ont une contribution négative. Les chiffres du commerce extérieur sont souvent très volatils d’un trimestre sur l’autre, mais il ne faut pas les surinterpréter car ils pourraient être positifs le trimestre prochain. Si les chiffres sont clairement mauvais, ils ne signifient pas qu’il y aura une dégradation de la balance commerciale sur l’ensemble de l’année, même si les chances sont fortes avec la hausse des prix de l’énergie. Il faut attendre encore plusieurs trimestres.
Par ailleurs, le choc énergétique et la probable baisse du pouvoir d’achat qui va en résulter vont pénaliser la consommation. Elle varie déjà moins d’un trimestre à l’autre. La baisse est très légère ce trimestre mais je crains qu’elle reste atone, voire qu’elle se contracte sur les prochains trimestres. Sauf si la situation s’arrange et que les prix du pétrole redescendent.
Les investissements des entreprises et des ménages se contractent également. Les acteurs ont une attitude attentiste. Ce n’est pas une surprise mais c’est une mauvaise nouvelle. On dit souvent que les investissements d’aujourd’hui font les emplois de demain. Quand l’investissement est en diminution, cela signifie que les capacités productives du futur vont être rognées.
La Banque de France évoquait encore récemment une progression de la croissance « jusqu’à 0,3 % » sur la période, tandis que l’Insee avait lui-même ajusté fin mars sa prévision à 0,2 %. Comment expliquer ce décalage entre les prévisions et les chiffres publiés ce matin ?
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La consommation et l’investissement ont une variabilité faible et leurs prévisions sont assez fiables. Mais les chiffres des stocks et du commerce extérieur sont davantage volatils, rendant les prévisions incertaines. Sur l’inflation et la croissance, l’Insee s’est aussi montré beaucoup trop optimiste. Mais les prévisions, même quand elles sont réalisées par l'institut national de la statistique, peuvent se montrer très aléatoires.
De son côté, le gouvernement anticipe 0,9 % de croissance cette année ? Est-ce encore réalisable ?
0,9 % c’est le scénario optimiste dans lequel la guerre au Moyen-Orient s’arrête rapidement et la crise pétrolière se résorbe dans les semaines qui viennent. Il est néanmoins difficile d’anticiper la croissance car la situation géopolitique est très instable, mais je pense qu’elle sera autour de 0,5 % et 0,6 %. Cela peut être moins si le blocage dure et les prix du pétrole continuent de s’envoler. Si on atteint 0,9 % de croissance, on sera chanceux.
Le gouvernement table sur un déficit de 5 % cette année, mais est-ce que cet objectif est atteignable avec une croissance aussi faible ?
Ce sera difficile, car si vous rognez les prévisions de croissance, vous rognez aussi les recettes publiques et le ratio de la dette sur le PIB. Si la crise dure, le gouvernement va aussi devoir lâcher sur des aides à la pompe. 5 % c’est le scénario optimiste.
L’inflation a également accéléré le pas en avril, dépassant les 2 %. La croissance est atone, l’inflation monte. La France pourrait-elle tomber dans une stagflation ?
La difficulté est que la stagflation n’a pas de définition exacte. On ne sait pas à quel niveau de croissance et d’inflation on peut dire qu’un pays entre en stagflation. Mais la France est clairement face à un choc stagflationniste. Le choc actuel fait bien monter l’inflation et baisser la croissance, on fait donc un pas vers la stagflation. Mais le mot n’est clairement pas défini. Les années 1970 ont été marquées par des périodes de stagflation, mais l’inflation à l’époque était aux alentours des 10 %. Des niveaux très loin des 2,2 % aujourd'hui.
Le scénario de la récession est-il envisageable ?
C’est possible si la guerre se prolonge et que le baril augmente à 150 voire 200 dollars. À ce stade, ce n’est pas le scénario central, mais c’est un risque qu’on ne peut pas écarter si la guerre reprend et qu’Ormuz est bloqué toute l’année. Trump est tellement erratique. Il est complexe de faire des prévisions car personne ne sait pas ce qui va se passer à Ormuz. Ce qui laisse planer une incertitude sur l’inflation et donc la croissance en France. Je trouve que les marchés sont presque un peu trop optimistes. Les Bourses n’ont pas vraiment baissé, le pétrole a augmenté mais pas explosé. Or, si la situation dure, on ne peut pas exclure un scénario plus sombre.
La croissance en zone euro est également tombée à 0,1 % avec des disparités entre les pays. L’Allemagne affiche une croissance de 0,3 % alors que le PIB irlandais recule de 2 %. La situation est-elle vécue différemment chez nos voisins européens ?
Toute la zone euro subit le choc exactement comme la France. Oui, sur les chiffres trimestriels, certains pays peuvent faire mieux que d’autres, mais dans le fond le choc est le même pour tous les pays européens.
Propos recueillis par Margot Ruault