PORTRAIT. Artisan en coulisse de la trêve commerciale sino-américaine, Li Chenggang est considéré par ses homologues comme un négociateur intransigeant et imprévisible, dont l'ambition est une réforme en profondeur du système commercial international.
Lorsqu’au mois d’août dernier il débarque à Washington, Li Chenggang, 58 ans, enchaîne les réunions commerciales avec de hauts représentants américains. Mais, parmi ses interlocuteurs ne figurent ni le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, ni le représentant au commerce Jamieson Greer. Et pour cause : l’envoyé spécial de Pékin n’était pas attendu dans la capitale américaine. Sans invitation officielle, la visite sortait de l’orthodoxie diplomatique et a agacé l’administration républicaine. « Li est venu sans invitation et a menacé de provoquer un chaos mondial (…) il est instable », s’est emporté Scott Bessent quelques semaines plus tard.
Tant la visite de Chenggang que l’attaque ad hominem de Bessent sortent du cadre habituellement poli des négociations diplomatiques et commerciales. Elles auront tout de même permis à l’émissaire de Pékin de se forger une réputation de dur à cuire, aidé par une stratégie chinoise qui le met en avant et le pousse à communiquer. Tandis qu’en coulisse, les décisions sont tranchées par le vice Premier ministre Hi Lifeng qui réfère directement à Xi Jinping.
Un négociateur intransigeant
Ces deux derniers mois, à mesure que la rencontre Xi Jinping - Donald Trump se précisait, Chenggang a su capter tous les regards en augmentant la pression sur Washington. La presse américaine a dépeint le négociateur en chef de la Chine, comme un « Wolf Warrior », un loup guerrier, en référence à un film chinois, un « imprévisible » qui « court-circuite » les protocoles afin de mettre en avant l’agenda de la Chine. Intransigeant, arrogant, dur en affaire, Chenggang remplit parfaitement son rôle de « bad cop » aux côtés d’un Hi Lifeng, plus calme et en retrait.
Les deux hommes ont représenté Pékin en Malaisie le week-end dernier, afin de préparer, avec leurs homologues américains, la rencontre Xi Jinping-Donald Trump. En dépit de ce que peut laisser penser son caractère imprévisible, Chenggang est, en réalité, le professionnel du commerce du binôme, tandis que Lifeng incarne le pouvoir politique. Diplômé de droit, le quinquagénaire a d’abord étudié les conflits juridiques opposant la Chine et Hong Kong. Après un passage par l’Université d’Hambourg, il intègre le ministère du commerce extérieur et se spécialise en droit commercial et dans les enquêtes antidumping.
Réformer l’OMC
Connaisseur hors pair du système commercial mondial, il maîtrise surtout les réglementations de l’OMC. L’organisation, auprès de laquelle il était le représentant de Pékin jusqu’au début du mois d’octobre, lui est très cher, bien qu’il en souhaite une réforme en profondeur. Dans un discours en 2011, il évoque la manière dont les pressions étrangères qui pèsent sur la Chine depuis son entrée dans l’OMC, ont permis au pays de se moderniser et d’entamer les changements nécessaires. Cependant, pas question pour lui de s’en tenir au système actuel. « La Chine continuera de défendre le multilatéralisme, de participer activement à la réforme de l’OMC et de promouvoir un ordre économique mondial plus équitable et équilibré », prévenait-il en septembre.
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Difficile d’imaginer le technocrate quinquagénaire se satisfaire des trêves commerciales à répétition avec Washington. Certaines réflexions publiques de Li Chenggang laissent apparaître autant les questions profondes qui agitent le commerce international, que l’agenda chinois prévu par Pékin en guise de réponse.
« Les vraies questions à se poser sont : Pouvons-nous pratiquer le multilatéralisme et non l’exceptionnalisme ? Pouvons-nous miser sur la prévisibilité plutôt que d’attiser l’incertitude ? Respecterons-nous les règles de l’OMC ou céderons-nous à la loi de la jungle ? Endosserons-nous une responsabilité partagée, pas seulement nos intérêts propres ? »
À armes égales avec Trump
Désormais craint par les États-Unis, ses grandes ambitions d’un commerce international plus multilatéral pourraient se heurter au refus de ses homologues de discuter avec lui… Au risque de briser sa carrière ? Pas sûr. Li Chenggang continue de bénéficier de nombreux relais internationaux, de par ses passages multiples à Genève.
Par ailleurs, face à un président américain adepte des frasques et de l’imprévisibilité, Chenggang offre à Pékin la possibilité de jouer à armes égales. En avril dernier, au cours de négociations à Genève, il n’a pas hésité à se lever de table et téléphoner à Pékin, exigeant à voix haute devant des homologues américains médusés, une enquête réglementaire chinoise sur Nvidia.