Pourquoi l’euro n’est pas encore prêt à détrôner le dollar

L'euro s'est apprécié mardi soir dernier pour franchir le seuil de 1,20 dollar (photo d'illustration).
SPA - REUTERS - REUTERS - Spasiyana Sergieva

L'euro s'est apprécié mardi soir dernier pour franchir le seuil de 1,20 dollar (photo d'illustration).
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« L'euro est le « caniche » du dollar ; parfois le dollar le précède, parfois le dollar met le « caniche » en avant, mais nous n'existons pas ! », arguait Jacques Delors en mai 2003. Le Français, président de la Commission européenne de 1985 à 1995, a contribué à de nombreux chantiers européens comme l'Acte unique européen ou encore l'accord de Schengen. Il est aussi connu pour avoir participé à la mise en place de l'euro, en 1999. Mais quatre ans après le lancement de la monnaie, l'homme politique s’agaçait déjà du manque de coopération au niveau économique des pays européens. « C'est le talon d'Achille, chers amis, de l'Union européenne », déclarait-il dans son discours à Bruxelles.
Récemment, la force de l’euro par rapport au dollar a pourtant ravivé le fantasme d’une devise européenne forte qui pourrait à terme remplacer le billet vert américain en tant que monnaie internationale. À cause de l’instabilité provoquée par la politique de Donald Trump et de ses déclarations fracassantes, l’euro s’est apprécié mardi soir dernier pour franchir le seuil de 1,20 dollar. Une première en quatre ans. L'Europe est davantage vu comme un îlot de stabilité et a surtout profité du retrait des positions en dollars des investisseurs. Il est ce mercredi redescendu à 1,18 dollar.
C’est dans le traité de Maastricht, signé en 1992, que la création d’une monnaie commune européenne fait son apparition. Il faudra attendre sept ans, en 1999, pour le passage officiel à l’euro, et 2002 pour l'adoption par les peuples. Depuis, la devise européenne s’est imposée à l’international pour devenir la deuxième monnaie la plus importante dans le monde. Elle est notamment utilisée pour des emprunts, des prêts et dans les réserves de change des banques centrales. En 2024, l’indice d’utilisation de l’euro atteint plus de 24 % à l’international, d’après les chiffres de la Réserve fédérale américaine. À titre de comparaison, la livre sterling, le yen japonais et le renminbi (yuan) chinois sont largement derrière, à moins de 10 %.
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Le dollar emporte encore largement la bataille dans tous les usages possibles, que ce soit dans le commerce international, le secteur bancaire, les réserves des banques centrales… Sans oublier que le billet vert permet de libeller le pétrole, l’or et d’autres matières premières.
Il n’empêche, « l’euro bénéficie de l’érosion lente du dollar », commente, pour La Tribune, Claire Dissaux, responsable des études macroéconomiques chez Axa. « Mais l’Europe doit unifier son propre marché, harmoniser sa réglementation, pour avoir la même profondeur et liquidité que ce qu’offre le marché des bons du Trésor américain », complète-t-elle.
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Car à l’heure actuelle, il n’y a que les États-Unis avec leurs bons du Trésor américain qui proposent à ce point des actifs sûrs, liquides et surtout disponibles en grande quantité dans le monde. « Il y a déjà des émetteurs d’obligations d’actifs sans risque en Europe, comme le Fonds Européen de Stabilité Financiere ou encore la Banque européenne d’investissement, mais le stock est encore faible car les pays de la zone euro n’ont pas mutualisé leur dette », commente Claire Dissaux. Ce sont en majorité les États membres qui émettent leurs propres obligations souveraines.
Dans un discours en octobre 2025, François Villeroy de Galhau, gouverneur de la Banque de France, appelait à « franchir une nouvelle étape audacieuse afin de renforcer le rôle international de l’euro ». Selon lui, le « défi » de l’UE est « de développer de véritables euro-obligations, c’est-à-dire des obligations émises en euros au niveau européen et considérées comme des obligations souveraines ».
Le gouverneur de la Banque de France plaide également pour « rendre la facturation en euros plus attractive » afin d’augmenter l’utilisation de la devise européenne dans les échanges commerciaux internationaux. Il insiste aussi sur deux « urgences » pour rendre la monnaie attractive : « Achever le marché unique et mettre en place une véritable union pour l’épargne et l’investissement (UEI), comme souligné dans les rapports Letta et Draghi ». Objectif : rendre les investissements dans l’UE plus attractifs.
Si Jacques Delors critiquait dès 2003 le manque d’union économique en Europe, cet enjeu est encore au cœur des discussions plus de 20 ans après. « Notre Union doit compléter sa souveraineté monétaire par une souveraineté économique et financière », concluait ainsi François Villeroy de Galhau dans son discours.
Le dollar n’est donc pas encore prêt à tirer sa révérence : son adversaire le plus plausible a encore du chemin à faire pour concurrencer le billet vert. Mais l’euro aurait-il réellement un intérêt à devenir la monnaie internationale ? « Un euro fort a des avantages, puisqu’il augmente notre pouvoir d’achat, notamment lorsque nous importons des sources d’énergie, des produits, des biens et des services des autres pays », déclarait Jacques Delors en 1999, « mais il faut veiller à ce qu’il ne soit pas trop fort, pour que nous n’ayons pas un handicap monétaire en matière de compétitivité. Et là, il faut faire confiance à la Banque centrale, qui est tout à fait consciente des risques dans ce domaine ».