Plus d’un tiers des exportations mondiales d’urée, engrais azoté le plus utilisé, transitent par le détroit d'Ormouz (photo d'illustration).
MB/ - REUTERS - Mike Blake
Pourquoi les prochaines récoltes des agriculteurs sont menacées par la guerre en Iran
Avec le blocage du détroit d’Ormuz, les exportations d’engrais sont au point mort. Or, les agriculteurs en ont besoin pour leurs épandages de printemps, au risque de moins bonnes récoltes.
Les agriculteurs vont-ils manquer d’engrais ? La question se pose cinq jours après le début de l’opération militaire américano-israélienne contre l'Iran et les représailles de Téhéran, qui ont entraîné le Moyen-Orient dans un conflit ouvert. Car cette région du globe s’affiche comme l’un des plus grands producteurs d’engrais au monde et le détroit d’Ormuz, actuellement bloqué, comme l’une des voies maritimes essentielles pour ces exportations.
Plus d’un tiers (35 %) des exportations mondiales d’urée, engrais azoté le plus utilisé, transitent ainsi par ce bras de mer étroit reliant le golfe Persique au golfe d'Oman et à la mer d'Arabie, rappelle le Financial Times. C’est même davantage (45 %) pour les exportations mondiales de soufre, élément clé dans la production d’engrais phosphatés. D’importants volumes d’ammoniac, indispensable aux engrais azotés, passent aussi par là.
« Il ne faut pas sous-estimer les conséquences potentielles pour la production alimentaire mondiale », alerte Svein Tore Holsether, directeur général de Yara, le plus grand groupe d'engrais d'Europe, auprès du quotidien britannique.
« Si les agriculteurs ne reçoivent pas d'engrais, les rendements pourraient chuter jusqu'à 50 % dès la première récolte », appuie-t-il.
Risque sur les approvisionnements
La période est particulièrement cruciale pour les agriculteurs de l’hémisphère Nord, notamment européens et américains, qui épandent les engrais au printemps. Si les professionnels de la terre disposent de stocks, puisqu’il faut plusieurs semaines de délai entre l’envoi des nutriments et leur réception, le temps que va durer le blocage du détroit d’Ormuz inquiète.
Pour Josh Linville, vice-président de la division engrais au sein de la société de courtage StoneX, un conflit de plusieurs semaines pourrait empêcher une partie des approvisionnements d'arriver aux États-Unis à temps. « Un navire chargé aujourd'hui pourrait ne pas être disponible avant le 1ᵉʳ mai », a-t-il précisé au média AgWeb. Bien trop tard donc.
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Pour lui, du point de vue du calendrier, la situation ne pourrait pas être pire pour l'agriculture. D’autant plus qu’il « n’existe pas d'alternative viable » à la navigation dans le Golfe, selon le cabinet d'analyse Kpler. « Les voies terrestres sont limitées par la capacité des pipelines et des camions ». Pas d’autre choix que de passer par la mer.
Des prix déjà en hausse
Le conflit a déjà des conséquences pour le secteur agricole puisque les prix des engrais ont bondi en moins d’une semaine. À titre d’exemple, au Moyen-Orient, les prix de l'urée granulée ont augmenté d'environ 130 dollars depuis vendredi, pour atteindre environ 575 à 650 dollars la tonne, d’après le Financial Times. Les contrats à terme sur l'ammoniac en Europe ont également fortement progressé : une cargaison de 1 000 tonnes pour livraison en avril s'échange à 725 dollars la tonne, soit quelque 130 dollars de plus que lors de la dernière négociation du contrat à la mi-février.
Le tarif des engrais devrait en outre être impacté par la hausse des prix de l’énergie, puisqu’une large partie de ces produits est fabriquée en utilisant massivement du gaz ou du pétrole. « Le gaz naturel, c'est 80 % du coût de production des engrais azotés », souligne Sébastien Poncelet, d'Argus Media France, auprès de l’AFP.
Or, depuis vendredi dernier, le cours du TTF, considéré comme la référence du gaz naturel sur le Vieux Continent, a grimpé de +54 %. Ceux du pétrole ne sont pas en reste, bien que la hausse soit moins forte. Le prix du baril de Brent de la mer du Nord et celui de son équivalent américain, le West Texas Intermediate (WTI), pour livraison en mai, ont chacun augmenté d’environ +16 %.
Si les perturbations persistent, les consommateurs pourraient constater une hausse des prix des produits alimentaires du quotidien dans les prochaines semaines, selon les estimations de Raj Patel, expert en systèmes alimentaires à la Lyndon B. Johnson School of Public Affairs, cité par le Financial Times. D’ici six à dix semaines pour le pain, quelques mois pour les œufs, six mois pour le porc et le poulet de chair.
Pire choc alimentaire que la guerre en Ukraine
Avant même l’escalade des tensions au Moyen-Orient, les prix des engrais s’affichaient à un niveau important. « On est déjà sur des prix des engrais historiquement élevés dans le monde entier par rapport aux céréales. Avec des marges extrêmement réduites pour les agriculteurs », rappelle Sébastien Poncelet à l’AFP.
Si bien que, pour les analystes interrogés par le Financial Times, les perturbations en cours pourraient avoir un impact encore plus dommageable que le choc alimentaire provoqué par l'invasion de l'Ukraine par la Russie en 2022. L’offensive russe s'était traduite par une explosion des coûts de l'énergie et de celui des engrais, entraînant par effet boule de neige les prix alimentaires mondiaux à des niveaux records. Cette « flambée des prix en 2022 était exceptionnelle, mais le marché avait pu s'adapter grâce à la poursuite des exportations russes », rembobine Chris Lawson, responsable des engrais chez CRU. Ce qui, pour l’heure, n’est pas le cas au Moyen-Orient.