Isabelle Croizard, la mémoire des marchés de change de La Tribune, s’est éteinte

Isabelle Croizard avait rejoint La Tribune à sa création, en 1985.
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Isabelle Croizard avait rejoint La Tribune à sa création, en 1985.
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Elle venait d’avoir 79 ans…Très fragilisée par un stupide accident de voiture d’il y a plusieurs années, elle ne pouvait plus circuler dans la vie comme elle l’aurait voulu. Et lors de cette nuit caniculaire de juin, elle est partie alors que son climatiseur l’avait lâchée.
Isabelle Croizard, fille de Maurice Croizard, rédacteur en chef du nouveau Paris Match d’après la Guerre, ne pouvait faire autrement que d’être journaliste, comme du reste son frère Michel Croizard. Elle passa donc par Sciences Po et fit un premier stage à Radio Luxembourg, où elle apprit auprès de Jacques Paoli à découper les dépêches de l’AFP et à monter des bobineaux. Comme elle avait aussi fait une licence d’anglais, elle avait été en Angleterre faire des « lectures » en français dans un collège à Ipswich.
Ensuite, après divers stages, elle a vraiment commencé son travail de journaliste à la Presse Economique, un hebdo que Claude Perdriel avait monté avec quelques amis, aussi peu fluent anglicistes que lui, pour sélectionner, traduire et résumer en français le Financial Times, The Economist, Business Week, etc. Elle collabora aussi à AtlasEco imaginé par Olivier Cambessedes, où elle rédigeait chaque année les notes sur les pays de l’OCDE. Et, avec moi, à diverses enquêtes pour le Nouvel Observateur et le Matin de Paris, ainsi également pour le Moci le moniteur du commerce international et d’autres titres que j’oublie...
Mais nous eûmes parallèlement l’idée de créer une Lettre des Changes, la première de ce genre en français, qui prétendait non seulement analyser l’évolution des monnaies, mais de plus présenter chaque semaine un tableau prospectif des cours croisés du dollar américain, du yen japonais, du franc suisse et bien sur des monnaies du SME dont la livre sterling ; c’est une première ici, avec donc des sortes de prévisions faites avec l’analyse « technique » des cours, par Patrick Cohendet de l’évolution de chaque couple de grandes monnaies et en plus un édito « avancé » de René Tendron !
Cet outil a intéressé jusqu’à 350 entreprises grandes comme Airbus ou petites exportatrices, jusqu’à ce que l’on arrête quand l’euro a remplacé le deutschemark, le franc français, la lire italienne…Comme Isabelle écrivait en anglais courant, elle a tenu des chroniques sur les premiers sites ad hoc sur internet que les traders singapouriens appréciaient particulièrement, disait leur créateur Paul Lengemann.
Alertes en temps réel sur les informations économiques majeures.

Et c’est alors que Philippe Labarde (décédé le 16 juin dernier, ndlr), qui créait la première Tribune - dite aujourd’hui canal « historique » par Philippe Mabille, ancien directeur de la rédaction - , l’appela pour faire chaque jour une chronique sur les changes, comme il y avait dans le FT ou le WSJ. Et sa première chronique, il lui dit après l’avoir relue : « Merci madame, elle est alerte votre chronique, c’est tout à fait ce que je voulais » ! Peu de temps après, il voulut ajouter un brief sur les taux d’intérêt, que j’ai entrepris de créer à ses cotés…Isabelle est restée dans les « différentes » Tribune et sous les différents patrons jusqu’à sa retraite, prise à l’âge légal de 70 ans car elle ne voulait pas quitter ce marché qu’elle maîtrisait à un point tel qu’un célèbre confrère (et ami) lui a dit un jour « c’est pas vrai ! tu as fait ce matin le papier que je méditais de faire pour aujourd’hui pour demain »…
Je me souviens qu’il arrivait à Philippe Labarde, en rentrant de déjeuner, de venir nous voir en disant « Les cocos, j’ai pas de Une, alors bricolez-moi une crisette des changes ! ». Et Jean Boissonnat, quand il ne sentait pas trop bien le marché des changes, nous prêtait alors sa « colonne » à droite de la Une, pour annoncer une dévaluation du franc ou une réévaluation du mark.
Incroyable : Isabelle s’était fait une nouvelle spécialité d’écrire l’après-midi les deux versions sur la réunion du soir de la Fed, selon qu'elle aurait décidé une hausse ou un maintien de son taux d’intérêt directeur, pour que l’éditeur puisse au bouclage avoir de quoi faire le pied de la Une….Elle était aussi la seule des journalistes présents à ses conférences de presse de la BCE à Francfort à lui donner du « madame Croizard » en commençant la réponse à sa question ! Elle avait bien entendu fait la première interview en français de son prédécesseur, Wim Duisenberg.
Comme le dit si joliment Jacques Rosselin; ancien directeur de la rédaction de La Tribune, c’était « une personnalité ! Prêtresse des monnaies et amoureuse du dollar… ».
L’ensemble des équipes de La Tribune présente ses plus sincères condoléances à la famille, aux proches, et à toutes celles et tous ceux qui ont eu la chance de partager la route d'Isabelle.