Californie : 1,5 million de signatures pour taxer les milliardaires et financer la santé

L'économiste Emmanuel Saez, promoteur du projet.
UC Berkeley

L'économiste Emmanuel Saez, promoteur du projet.
UC Berkeley
Les opposants, issus de la tech et des cryptomonnaies, craignent un exode des capitaux vers des États moins taxés comme le Texas ou la Floride.
Pour contrer cette fuite, la taxe est dite « collante » : la base de calcul est fixée fin 2026, rendant les milliardaires redevables même s'ils déménagent après le vote.
Le gouverneur Gavin Newsom exprime ses réserves, craignant que cet « enfer fiscal » ne nuise à l'attractivité mondiale de l'épicentre de l'intelligence artificielle.
L'annonce est tombée dimanche soir : le syndicat des personnels de santé SEIU-UHW a officiellement recueilli 1,5 million de signatures pour soumettre à référendum, en novembre prochain, une taxe exceptionnelle sur les milliardaires. Alors que le Parlement français a enterré la « taxe Zucman » l'an dernier, la Californie s'apprête à tester une méthode radicalement différente pour imposer les 250 plus grandes fortunes de la planète installées sur son sol.
Le fait que 1,5 million de personnes aient apposé leur nom au bas de ce projet est la preuve d’un soutien qui dépasse les clivages partisans. Contrairement à la France, où l'exécutif peut bloquer une mesure pour préserver l'« attractivité », le processus californien permet de forcer un vote populaire, même contre l'avis du gouverneur démocrate Gavin Newsom. Ce dernier, dont le mandat touche à sa fin, craint en effet que cette pression fiscale ne pousse les capitaux vers le Texas ou la Floride.
« La plupart des Californiens reconnaissent à quel point cette proposition est raisonnable », martèle Suzanne Jimenez, responsable du syndicat SEIU-UHW. Cette force de frappe citoyenne place les opposants dans une position délicate : s'opposer à la taxe, c'est s'opposer directement à la volonté exprimée par une partie significative de l'électorat.
L'un des principaux arguments contre la taxe Zucman en France était son caractère permanent, susceptible de décourager l'investissement à long terme. Les experts californiens, menés par les économistes Emmanuel Saez et Brian Galle, ont opté pour une approche différente : une contribution exceptionnelle.
Le mécanisme, baptisé California 2026 Billionaire Tax Act, prévoit un prélèvement unique de 5 % sur la valeur nette mondiale des contribuables possédant plus d'un milliard de dollars. Pour éviter un choc de liquidités — c'est-à-dire forcer un entrepreneur à vendre ses parts massivement pour payer l'impôt —, la taxe est payable par tranches de 1 % sur cinq ans.
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Cette structure transforme un impôt sur le patrimoine en une sorte de « redevance de sortie » (exit tax) ou de contribution de crise. Elle cible l'ensemble des actifs : actions, obligations, et même les investissements dans les start-up financières ou l'intelligence artificielle, à l'exception de l'immobilier détenu en direct qui reste soumis aux taxes locales classiques.
Pourquoi cette taxe suscite-t-elle une telle adhésion alors que l'impôt est souvent impopulaire ? La réponse tient en un mot : le fléchage. En France, les recettes fiscales tombent dans le budget général de l'État. Le contribuable ne sait pas si son argent sert à construire un pont, à payer des retraites ou à rembourser la dette. En Californie, le projet de loi est d'une précision chirurgicale : 90 % des dizaines de milliards de dollars générés iront directement au financement du système de santé, des services d'urgence et des hôpitaux locaux.
Cette stratégie répond à la vaste loi budgétaire de Donald Trump au niveau fédéral qui a entraîné des coupes claires dans les budgets de santé. Pour les personnels de première ligne, cette taxe fait figure de bouée de sauvetage pour maintenir les services d'urgence ouverts. En liant directement la fortune des milliardaires à la survie des hôpitaux de quartier, lles partisans de la taxe ont gagné la bataille morale.
La Californie concentre plus de 250 milliardaires, un record mondial. Pour les opposants, ce projet est un « sabotage » de l'économie locale. Les milieux des cryptomonnaies et de l'intelligence artificielle, piliers de la prospérité californienne, ont déjà commencé à financer des campagnes publicitaires contre le référendum. L'argument est toujours le même : la fuite des cerveaux et des capitaux. Des entrepreneurs célèbres comme Larry Page (cofondateur de Google) ou Peter Thiel (fondateur de Palantir) ont déjà pris des mesures pour réduire leurs liens juridiques avec l'État.
Cependant, les auteurs du rapport d'experts soulignent une nuance de taille : la taxe est conçue pour être « collante ». La base de calcul est fixée au 31 décembre 2026. Même si un milliardaire déménage au Texas en 2027, il resterait redevable des annuités restantes de sa taxe californienne. Cette clause de « sortie » vise précisément à décourager les départs précipités.
Le débat révèle aussi des failles profondes au sein du camp démocrate. D'un côté, le gouverneur Gavin Newsom incarne une ligne modérée, soucieuse de ne pas effrayer les géants américains du Web. Il craint que la Californie ne devienne un « enfer fiscal » aux yeux des investisseurs mondiaux.
De l'autre, des figures comme Bernie Sanders apportent un soutien total à la mesure, y voyant un levier indispensable pour réduire des inégalités de patrimoine qui n'ont jamais été aussi criantes. En 2024, le Brésil avait déjà mis cette idée d'imposition à l'agenda du G20. La Californie pourrait bien devenir le premier laboratoire occidental à passer des paroles aux actes, là où l'Europe hésite encore.
Le système californien oblige à une transparence totale. Les comptes créés pour recevoir ces fonds sont protégés constitutionnellement : ils ne peuvent pas être détournés par l'État pour boucher d'autres trous budgétaires. C'est sans doute cette garantie d'utilisation des fonds qui manque le plus au système fiscal français pour regagner la confiance des citoyens.
Le décompte des signatures validé ce 26 avril 2026 marque le début d'une campagne qui s'annonce comme la plus chère de l'histoire de l'État. Des centaines de millions de dollars vont être déversés en publicités de part et d'autre.
Si le « oui » l'emporte en novembre, la Californie enverra le signal qu'il est possible de mobiliser la richesse privée pour reconstruire le service public sans pour autant détruire l'indépendance de la production technologique.
(Avec AFP)
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