Pourquoi la chute du yen risque d'annuler le troisième mégaplan de relance du Japon
latribune.fr
Le gouvernement japonais prépare un plan de soutien colossal pour contrer l'inflation et la faiblesse économique. Mais la dépréciation persistante du yen face au dollar pourrait transformer cette initiative en un piège budgétaire. La perte de confiance...
Le Yen a décroché face au dollar à son plus bas niveau depuis janvier, perdant près de 9 % de sa valeur en six mois, une vitesse de dépréciation qualifiée d’« à sens unique » et « rapide » par le gouvernement nippon. Tokyo s’apprête à valider un plan de relance de 21 300 milliards de yens.
La monnaie japonaise est sous pression. Le dollar s’échangeait récemment à 157,53 yens, contre 144,33 yens six mois auparavant (le 20 mai). Cette glissade constante place le gouvernement dans une position délicate, forçant une réaction qui préfigure souvent une action plus musclée : « Nous observons actuellement des mouvements à sens unique et rapides sur le marché des changes, ce qui nous inquiète », a martelé Minoru Kihara, secrétaire général du gouvernement. Il a ensuite insisté sur la « vigilance accrue » de Tokyo face aux « fluctuations excessives et aux mouvements désordonnés », pointant notamment les « mouvements spéculatifs » du marché.
Pour Stephen Innes de SPI Asset Management, la situation est critique. Le taux de change est en train de glisser avec une « lenteur inquiétante » que les autorités « font mine de tolérer, mais qu’elles n’accueillent absolument pas favorablement ». L’expert estime que nous sommes « tout près du moment où la "vigilance verbale" se transforme en une intervention réelle et tangible ». Pour mémoire, la dernière intervention du gouvernement nippon pour soutenir sa monnaie remonte à juillet 2024.
Le pari risqué du troisième plan de relance
Cette dépréciation s’inscrit dans un contexte économique interne fragile. Face à l’inflation et à la faiblesse persistante de l’économie, la Première ministre Sanae Takaichi pousse pour un budget additionnel massif. Le gouvernement devrait, selon les médias locaux, approuver vendredi son troisième plan de relance en trois ans.
Son montant : 21 300 milliards de yens (soit 117,3 milliards d’euros). Ce programme comprendra 2 700 milliards de yens en réductions d’impôts, mais aussi 17 700 milliards de yens de dépenses tirées du compte général, nécessitant une émission d’obligations d’État additionnelles. Ces annonces signalent aux investisseurs une stratégie privilégiant la dépense et l’émission de dette.
L’inquiétude est palpable : un tel plan alourdit la dette déjà colossale du Japon, faisant grimper cette semaine les rendements des obligations d’État (JGB) à des niveaux records. Takahide Kiuchi, économiste en chef à l’Institut de recherche Nomura, met en garde contre l’effet boomerang : « Une perte de confiance dans la politique budgétaire et monétaire pourrait affaiblir le yen, ce qui ferait grimper les prix », annulant purement et simplement les bénéfices attendus du plan de relance.
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Minoru Kihara a tenté de rassurer les marchés, affirmant que le gouvernement veut « réduire le ratio dette publique/PIB afin d’assurer la viabilité budgétaire et de préserver la confiance des marchés ».
Le piège du « Carry Trade »
L’autre pilier de la politique économique, la Banque du Japon (BoJ), est également sous le feu des critiques pour sa prudence. Un expert conseillant Mme Takaichi a indiqué que la BoJ ne devrait pas relever ses taux avant mars prochain. Cependant, il nuance : si le plan de relance parvient à augmenter la demande intérieure dès le premier trimestre, les « conditions pourraient être réunies pour une hausse des taux dès mars ».
La BoJ tente de s’extraire de décennies de politique monétaire ultra-accommodante, mais les marchés jugent ce mouvement trop lent, presque symbolique. Certes, les rendements des JGB ont augmenté, passant d’un taux quasi nul à 1,8 % sur le 10 ans et au-delà de 3 % sur les échéances longues. C’est un « changement majeur » pour le Japon, mais cela reste « loin d’être suffisant pour rivaliser avec les bons du Trésor américain à 4 % ».
Le capital mondial se déplace vers le rendement. L’écart est suffisant pour maintenir la dynamique du « Carry Trade » : des traders continuent d’emprunter du yen à faible coût pour acheter des actifs en dollars à plus haut rendement. Tant que cet écart de taux d’intérêt persiste sur l’ensemble de la courbe, les spéculateurs continuent d’exercer une pression vendeuse, ne croyant pas la BoJ « prête ou capable de défendre réellement la devise ».
Aujourd’hui, les taux japonais grimpent pour les « mauvaises raisons » : inflation persistante, fin de la politique de contrôle de la courbe des taux (YCC), affaiblissement du yen, et augmentation de l’empreinte budgétaire. Dans un tel scénario, la devise a tendance à s’affaiblir plutôt qu’à se renforcer. Le Japon n’a pas encore comblé l’écart de politique monétaire. C’est donc le yen qui fait l’ajustement sur le marché des changes.