Pétrole : Trump veut facturer la protection du golfe Persique, Londres et Paris temporisent

Un méthanier à l’ancrage à Oman alors que le trafic est bloqué dans le détroit d'Ormuz.
/FW1FP/Bill Berkrot - REUTERS - Benoit Tessier

Un méthanier à l’ancrage à Oman alors que le trafic est bloqué dans le détroit d'Ormuz.
/FW1FP/Bill Berkrot - REUTERS - Benoit Tessier
L’Agence internationale de l’énergie (AIE) a enclenché ce lundi le déblocage coordonné de 400 millions de barils pour casser la flambée des cours provoquée par le blocus du détroit d’Ormuz. Mais c’est désormais la confiance même dans la continuité de la mondialisation énergétique qui trébuche : tandis que Tokyo puise dans ses réserves stratégiques et que les Européens s’inquiètent d’un nouveau choc d’inflation importée, Donald Trump transforme la sécurité maritime en instrument de pression financière sur ses alliés.
En menaçant ses alliés de l’Otan d’un « very bad future » si les Européens, le Japon ou l’Australie ne contribuent pas davantage à ses opérations, le président américain impose sa propre grammaire stratégique. Washington ne présente plus la présence de l’US Navy dans le Golfe comme un bien public global offert au nom de la liberté de navigation ; il la vend comme un service. La protection des flux maritimes, hier assumée par les États-Unis au nom de la mondialisation, devient une prestation facturée, soit en navires, soit en contributions financières sonnantes et trébuchantes. Pour les alliés, cette bascule renverse le contrat implicite de l’après-guerre froide : la solidarité ne va plus de soi, elle se négocie.
Dans ce contexte, Londres tente de déminer le terrain politique. Le Premier ministre britannique Keir Starmer a tenu à préciser que le plan envisagé pour rouvrir le détroit d’Ormuz « ne sera pas une mission de l’Otan », mais une opération à base nationale, éventuellement coordonnée entre plusieurs marines alliées. En dissociant explicitement l’Alliance atlantique de l’opération, il envoie un double message : aux Européens, que l’article 5 n’est pas en jeu ; à Washington, que les alliés refusent de voir l’Otan transformée en bras armé automatique de chaque campagne américaine au Moyen-Orient. Cette mise au point fragilise encore un peu plus la tentative de Trump de lier l’avenir de l’Alliance à sa coalition navale.
Le cas du Japon illustre cette nouvelle paralysie stratégique. Tokyo a confirmé l’ouverture de ses cuves stratégiques, alors que sa dépendance au Golfe est quasi totale pour ses hydrocarbures. L’archipel répond à la crise par un instrument purement civil : vider ses stocks pour lisser le choc, plutôt que s’aligner militairement. Dans le même temps, le gouvernement précise n’avoir « aucun plan » d’envoi de navires de guerre à Ormuz. Le signal est double : oui à la solidarité de marché via l’AIE, non à la solidarité de feu sous bannière américaine.
Ce refus s’enracine dans les contraintes de la Constitution pacifiste, qui encadre strictement toute projection de force offensive. Mais ses implications dépassent le droit interne. En choisissant de déstocker plutôt que de déployer, Tokyo révèle une fissure structurante dans l’axe transpacifique. Le chantage sécuritaire de Trump se heurte à un mur politique : les alliés les plus dépendants des flux d’Ormuz ne peuvent plus, ou ne veulent plus, convertir mécaniquement leur vulnérabilité énergétique en alignement militaire immédiat. Le Japon privilégie la gestion de risque économique (réserves, diversification, diplomatie prudente) à l’engagement dans une coalition de coercition.
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En Australie, le raisonnement conduit à la même conclusion par des chemins presque inverses. Canberra refuse de dérouter ses moyens navals vers Ormuz, non par pacifisme constitutionnel mais parce que chaque frégate est jugée indispensable sur le théâtre indopacifique. Face à la montée en puissance navale de la Chine, la hiérarchie des menaces a basculé : Pékin, et non Téhéran, structure désormais son agenda stratégique. Pour les autorités australiennes, le pétrole du Golfe reste important, mais il ne justifie plus de diluer les capacités militaires loin de la zone où se joue leur sécurité à long terme. Ce choix acte une tendance lourde : les alliés régionaux ne veulent plus servir de supplétifs permanents aux crises du Moyen-Orient.
Avec ces refus, l’axe Ormuz-Malacca cesse d’être géré comme un bien commun sous parapluie américain pour devenir une addition de surveillances nationales. Chacun protège en priorité ses propres routes et ses propres intérêts. Cette fragmentation fragilise la cohésion politique de l’Otan, déjà mise à rude épreuve.
En liant la survie future de l’Alliance à une contribution accrue – militaire ou financière – sur un théâtre extra-européen, Trump rompt l’esprit de 1949, qui faisait de la sécurité collective un engagement réciproque et non un abonnement. L’Europe, importatrice nette de pétrole et de produits raffinés, se trouve prise en étau : elle subit la hausse des prix et le risque de rationnement, tout en faisant face à la menace d’un désengagement américain qu’elle n’a pas les moyens de compenser sur mer.
La France, dans ce paysage fragmenté, tente de maintenir une voie intermédiaire. Emmanuel Macron appelle à rétablir au plus vite la liberté de navigation dans le détroit, mais par la désescalade et la gestion de crise plutôt que par une offensive navale de rupture. La France insiste sur le caractère strictement défensif de son dispositif : protection des navires battant pavillon français, sécurisation de ses forces et de ses ressortissants, participation à l’effort collectif sans basculer dans une logique de cobelligérance totale. Cette ligne reflète un calcul précis. Pour Paris comme pour l’ensemble de l’Union européenne, le risque le plus dangereux n’est pas seulement la fermeture mécanique d’Ormuz, mais l’embrasement durable de la région qui installerait une prime de risque permanente sur chaque baril issu du Golfe.
À la « prime Ukraine » déjà intégrée dans les prix européens de l’énergie, s’ajouterait une « prime Ormuz » durable, pesant sur la compétitivité industrielle, sur les finances publiques et sur le pouvoir d’achat. En cherchant à contenir l’escalade tout en tenant sa place dans le camp occidental, la France tente donc de réduire le coût économique d’un ordre énergétique de plus en plus militarisé. La crise actuelle agit ainsi comme un révélateur brutal. D’un côté, les États-Unis, redevenus exportateurs majeurs de pétrole, se sentent suffisamment protégés pour monétiser leur rôle sécuritaire. De l’autre, des alliés comme le Japon ou l’Australie, extrêmement exposés à Ormuz ou à la Chine, ne peuvent plus suivre sans conditions. Entre les deux, l’Europe découvre qu’elle paie le prix fort de sa double dépendance : aux importations d’hydrocarbures et au bouclier militaire américain.
Les réactions à l’appel de Trump pour la sécurisation du détroit d'Ormuz
D’autres alliés de Washington ont réagi à l’appel de Donald Trump. La Corée du Sud adopte ainsi une ligne plus prudente : Séoul reste en étroite consultation avec les États-Unis mais rappelle qu’un déploiement militaire à l’étranger nécessite l’aval du Parlement, ce qui laisse planer une forte incertitude sur une éventuelle participation à une coalition navale. Le Danemark se veut plus ouvert sans pour autant s’engager, son ministre des Affaires étrangères expliquant qu’une « grande nation maritime » comme Copenhague doit envisager différentes formes de contribution, tout en soulignant qu’aucune décision n’a été prise à ce stade. L’Union européenne, elle, explore la piste d’un dispositif s’inspirant de l’Initiative de la mer Noire et d’un éventuel élargissement du mandat de sa mission navale Aspides, sans consensus pour l’instant entre États membres.
Plusieurs capitales continentales se montrent nettement plus réticentes : l’Allemagne rejette la demande américaine et refuse de participer à la protection militaire du détroit, tout comme la Grèce et l’Espagne, qui dénoncent une guerre jugée illégale et redoutent une escalade supplémentaire. La Chine, de son côté, garde un profil bas et met en avant son rôle de médiateur, assurant être en contact avec « toutes les parties » pour promouvoir l’apaisement et un retour au calme, sans s’engager explicitement sur une contribution navale à l’initiative de Washington.
(Avec agences)
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