OPINION. « Et si la gauche française pouvait s’inspirer d’Andy Burnham ? » par Gaspard Gantzer, consultant et ancien conseiller de François Hollande

Gaspard Ganz est l'ancien conseiller de François Hollande.
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Il y a les scènes cultes, et puis il y a les scènes de Game of Thrones. Dernier phénomène culturel vraiment de masse, qui ne se souvient du moment où Jon Snow, fils bâtard, croit-on, de Ned Stark, se voit proclamé par une assemblée de lords du Nord le légitime King in the North ? Les chefs louent alors son indépendance, sa force de caractère, et son intelligence terre à terre, prouvée sur le terrain.
Outre-Manche, un profil similaire semble apparaître, alors que le parti travailliste est en berne dans les sondages : Andy Burnham. Alors que les familles politiques sont déchirées au Royaume-Uni comme en France et les alliances impossibles, pouvant rappeler encore une fois la guerre des Cinq Rois de Westeros, comment penser qu’un homme de terrain puisse venir réunifier des pays en manque de cohésion politique et sociale ?
Andy Burnham est maire du Grand Manchester depuis 2017. En neuf ans, il a fait ce que les métropoles régionales britanniques ne font presque jamais : gouverner concrètement, et le faire savoir. Il a construit Bee Network, un réseau de transports intégré en remunicipalisant les lignes de bus que Thatcher avait privatisées dans les années 80, contre la résistance des opérateurs et l’indifférence de Westminster. Il a obtenu le retour du contrôle tarifaire, des horaires coordonnés, d’un titre de transport unique.
Cela est banal dans n’importe quelle grande ville européenne ; en Angleterre hors de Londres, ça n’existait plus depuis 40 ans. Plus tard, il a géré la crise Covid en résistant publiquement à Downing Street à travers une maintenant célèbre conférence de presse improvisée sur le trottoir, annonce en direct que les compensations promises à son territoire n’étaient pas au niveau, refusant de signer un accord de confinement sans garanties financières pour les travailleurs les plus précaires. Il a perdu ce bras de fer, mais il a été vu en train de le mener. Il a aussi gagné trois fois, avec des scores qui ne s’expliquent pas par la discipline de parti.
Déjà député pour Leigh de 2001 à 2016, le voilà de nouveau à la chambre des Commons. La mécanique de son retour au niveau national mérite qu’on s’y arrête, parce qu’elle est à la fois très britannique et universellement lisible. Pour la première fois depuis plus de 60 ans, une by-election a été déclenchée spécifiquement pour offrir un siège à quelqu’un qui n’est pas encore au Parlement, c’est-à-dire qu’un député a démissionné pour lui céder la place, fait rarissime dans la culture politique de Westminster.
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Il ne faut pas le voir comme un coup de force, mais comme une reconnaissance de sa supériorité à gouverner. Le parti, ou du moins une partie de ce dernier, a décidé que Burnham valait plus qu’une règle procédurale. Réussite ? Peut-être : les sondages le donnent à 61 % chez les militants travaillistes face à un Premier ministre en exercice. Ce qui rend sa candidature crédible ne tient pas à son charisme, assez semblable aux autres représentants, ni à ses idées, loin d’être révolutionnaires, mais à la réalité du terrain : il a été réélu maire du Grand Manchester pour un troisième mandat en 2024 avec 63,4 % des voix.
Dans un pays où les partis s’effritent et où la fidélité électorale n’est plus acquise à personne, un score pareil est une anomalie totale, qui finit par attirer les plus gros poissons de la mare.
La réponse honnête est non. Pas faute de talent, mais faute de structure. La politique française ne produit pas de Burnham parce qu’elle n’a pas conçu de Manchester. Les métropoles ont des compétences, mais pas de pouvoir. Les maires gèrent, les préfets décident, et quand quelque chose fonctionne vraiment, c’est l’État qui prend le crédit ou l’Europe qui finance. Difficile de construire une légitimité populaire sur des délégations de compétence.
Aussi, le chemin vers le national passe, en France, par Paris, que ce soit à travers les cabinets ministériels, les partis, les grandes écoles qui font les grandes carrières. Un élu qui reste trop longtemps en région finit par n’être rattaché publiquement qu’à son terroir. Burnham a quitté Westminster pour Manchester. Dans l’imaginaire politique français, c’est pourtant le mouvement inverse qui fait les destins.
Résultat : la gauche française oscille depuis dix ans entre deux impasses symétriques. D’un côté, un appareil qui a perdu ses racines populaires mais conserve ses réflexes de direction nationale, efficaces, et de l’autre, peut-être, un mouvement qui parle du peuple sans jamais avoir vraiment eu à le servir concrètement.
Alors pas de King in the North en France ? Pas si grave ; peut-être que notre méthode à nous s’apparente davantage à l’homme – ou la femme ! – providentiel. Une Daenerys Targaryen en somme, qui viendrait nous délivrer du mal alors que tout le monde la pense disparue… ou un Jon Snow, sous son nouveau nom, pour ceux qui ont suivi jusqu’au bout.
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