États-Unis : la croissance menacée par une chute historique de l'immigration
latribune.fr
Des agents de l'ICE et des agents fédéraux arrêtent un migrant alors qu'il sort d'une audience lors d'une opération de détention ciblée dans un tribunal américain chargé des questions d'immigration à Manhattan, à New York, le 27 octobre 2025.
En 2025, la population américaine n'a progressé que de 0,5 %, un coup d'arrêt lié à la division par deux du solde migratoire en un an. Ce tarissement de la main-d'œuvre, qui représente 19 % des actifs, pèse lourdement sur les créations d'emplois. Les secteurs de l'agriculture et de la construction sont en première ligne face à ce risque de stagnation structurelle.
Entre juillet 2024 et juillet 2025, les États-Unis n'ont gagné que 1,8 million d'habitants, contre 3,2 millions lors de l'exercice précédent. Cette décrue de 43,7 % ne doit rien au hasard biologique, les taux de natalité et de mortalité restant stables. C'est le solde migratoire net dans l'Amérique de Trump qui a servi de variable d'ajustement, s'effondrant de 2,7 millions à seulement 1,3 million de personnes.
Cette fragmentation démographique dessine une nouvelle géographie économique du pays. Pour la première fois depuis la période post-Covid, cinq États — la Californie, la Virginie-Occidentale, Hawaï, le Vermont et le Nouveau-Mexique — enregistrent une perte nette d'habitants. Si le Sud conserve son dynamisme, le Midwest commence à capter des flux domestiques, porté par un coût de la vie plus abordable, signalant un rééquilibrage précaire des forces productives sur le territoire.
Le virage sécuritaire provoque un choc d’offre sur le marché du travail
Ce ralentissement résulte d'un pivot politique radical. Le durcissement des contrôles à la frontière sud et l'intensification des procédures d'expulsion, amorcés en fin de mandat Biden et systématisés par l'administration Trump, ont produit un effet immédiat sur les flux. Malgré les injonctions de juges fédéraux, comme au Texas ou à Boston, pour suspendre l'expulsion de 532 000 ressortissants sous statut protégé (Cubains, Haïtiens, Vénézuéliens et Nicaraguayens), la machine administrative s'est grippée.
Le Bureau of Labor Statistics (BLS) souligne que ces travailleurs étrangers représentent pourtant 19 % de la main-d’œuvre totale. Majoritairement masculine (60 %) et concentrée sur la tranche d'âge critique des 25-54 ans, cette force de travail est le pilier des secteurs en tension. L'agriculture, la construction et les services à la personne subissent de plein fouet cette raréfaction, alors que le taux de chômage des immigrés reste historiquement bas, à 3,6 %.
De la croissance extensive à la stagnation structurelle
Les conséquences économiques sont déjà quantifiables. En 2025, l’économie américaine n’a créé que 584 000 emplois non agricoles, contre 2 millions l'année précédente. Ce ralentissement de 70 % est directement corrélé à la pénurie de nouveaux entrants. Selon la Fed de San Francisco et le Migration Policy Institute, l'immigration est devenue l'unique levier pour éviter une croissance négative des actifs d'ici à 2030.
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Deux trajectoires se dessinent désormais pour Washington. Le maintien des restrictions actuelles pourrait stabiliser la croissance du PIB sous les 1,5 %, alimentant une inflation salariale persistante dans les métiers non automatisables. À l'inverse, un pivot vers une immigration choisie « haute qualification » — sur le modèle canadien — sacrifierait les secteurs à bas salaires, contraignant les entreprises à une automatisation forcée ou à une consolidation brutale pour survivre à la hausse des coûts.
Le pragmatisme européen face au dogme américain
Pendant que les États-Unis ferment leurs frontières, certains pays européens optent pour un pragmatisme économique assumé. L'Espagne a ainsi annoncé la régularisation de 500 000 travailleurs sans papiers vivant depuis au moins cinq mois dans le pays, transformant l'informel en base fiscale pour soutenir son système de retraite. Entre 2019 et 2024, la main-d'œuvre née à l'étranger a contribué aux trois quarts de la hausse de l'emploi en Espagne et à plus de la moitié en Italie.
La France occupe une place singulière dans ce paysage. Si l'apport migratoire y est réel, la hausse de l'emploi (+5,3 %) reste majoritairement portée par les travailleurs natifs. Toutefois, le profil des nouveaux arrivants s'y distingue par sa qualification : 52 % des immigrés arrivés en 2023 détiennent un diplôme de l'enseignement supérieur. Pour le think tank Terra Nova, le maintien du modèle social français exigera l'accueil de 310 000 immigrés par an jusqu'en 2050 pour stabiliser le ratio actifs/inactifs.
L’automatisation comme unique issue à la pénurie de main-d’œuvre
La démographie cesse d'être une donnée statistique pour devenir un risque de marché. Le Congressional Budget Office (CBO) prévient que la « population cœur » de travail entamera son déclin dès le début des années 2040. Cette perspective impose une transition rapide d'une croissance extensive, basée sur le volume, vers une croissance intensive, axée sur la productivité par tête.
L'incertitude sur les politiques de visas de travail, qui devrait persister jusqu'en 2028, oblige les entreprises à réviser leurs stratégies. L'investissement prioritaire dans l'automatisation des processus logistiques devient une nécessité vitale pour compenser la chute structurelle des effectifs. Ce précédent américain sonne comme un avertissement pour l'ensemble des économies développées : l'arbitrage entre souveraineté politique et besoins vitaux de financement des systèmes sociaux ne pourra plus être différé.