Pétrole russe : la « flotte fantôme » de Rosneft et Lukoil maintient ses flux grâce à l'Inde et la Chine
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Le pétrolier "Eventin" de la flotte fantôme russe, en face de Sassnitz, Allemagne, en avril 2025.
joh/ - REUTERS - Tobias Schlie
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Le pétrolier "Eventin" de la flotte fantôme russe, en face de Sassnitz, Allemagne, en avril 2025.
joh/ - REUTERS - Tobias Schlie
L'Union européenne, par ses actions ciblées, a désigné des figures essentielles du commerce d'hydrocarbures russes. Des négociants tels que Murtaza Lakhani et Etibar Eyyub sont en effet reconnus comme les architectes principaux des structures de contournement qui permettent à la Russie de maintenir ses revenus énergétiques face aux embargos imposés par l'Occident depuis 2022.
Malgré l'élargissement continu des sanctions, la machine commerciale russe, bien que fragmentée en de multiples entités, démontre une résilience remarquable, ce que l'on nomme sa capacité d'ajustement systémique. Les réseaux mis en place par ces traders, ou leurs successeurs, dirigent efficacement les exportations d'énergie de géants étatiques (comme Rosneft) et privés (comme Lukoil) vers les marchés asiatiques. Aujourd'hui, les données d'analyse confirment que la Chine et l'Inde sont devenues les destinations quasi exclusives de ces volumes de pétrole brut.
Notre expertise en analyse des marchés pétroliers met en évidence la simplicité brutale de l'équation économique pour Moscou : la stratégie repose sur un principe de compensation. Les rabais consentis, qui sont nécessaires pour séduire Pékin et New Delhi face aux incertitudes géopolitiques, sont intégralement compensés par l'augmentation colossale des volumes exportés. C'est le volume qui absorbe la perte de revenu unitaire sur chaque baril. Cette mécanique rend les sanctions ciblées sur des individus ou des sociétés spécifiques moins efficaces qu'espéré, le système s'ajustant par la création permanente de nouvelles structures organisationnelles et de nouvelles filières d'exportation.
La traque de la « flotte fantôme », ce réseau de navires opérant hors du cadre légal occidental, met en lumière une asymétrie fondamentale du régime de sanctions internationales. D'un côté, les autorités occidentales, contraintes par le droit, mettent à jour leurs listes d'entités sanctionnées via un processus nécessairement lent et juridiquement balisé. De l'autre, les réseaux dits « de l'ombre » opèrent avec une agilité maximale, exploitant les lacunes et les zones grises du droit maritime international pour assurer la continuité des approvisionnements.
L'exemple de l'entité Ro Marine, qui a recours à des stratagèmes sophistiqués comme les fausses assurances maritimes (mécanisme essentiel pour couvrir le risque des navires), illustre cette sophistication. Les pétroliers composant cette flotte changent constamment d'États de pavillon (le drapeau qui dicte les lois applicables au navire) et utilisent des canaux financiers opaques pour dissimuler l'origine et la destination réelles de leurs cargaisons. Les lacunes des systèmes de gouvernance maritimes internationaux deviennent le terrain de jeu idéal de ces réseaux, qui adoptent des méthodes relevant parfois du crime organisé pour garantir la fluidité des flux pétroliers.
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Ce circuit ne s'arrêtera pas tant que les importateurs majeurs de ce pétrole ne s'aligneront pas sur les sanctions occidentales. L'Inde et la Chine évaluent que les rabais substantiels obtenus sur le pétrole russe surpassent largement les risques géopolitiques et de réputation liés au maintien de ces relations commerciales. Cette réalité géopolitique, marquée par l'absence d'un consensus global sur les sanctions (qui ne sont pas universelles, mais occidentales), constitue la limite structurelle ultime à la pression économique exercée par l'Occident.
Pour les États membres de l'Union européenne, les implications de cette flotte fantôme vont bien au-delà de la seule évaluation de l'efficacité des sanctions économiques. L'observation du terrain et les rapports d'experts signalent que le transit de ces navires (souvent mal entretenus et assurés de manière douteuse) dans les eaux européennes pose un risque de sécurité maritime direct et croissant.
La mer Baltique est particulièrement concernée, ses eaux étroites et complexes étant un point de passage majeur. Cette flotte représente une menace pour des infrastructures critiques vitales, notamment les câbles sous-marins de communication et d'énergie, dont la rupture aurait des conséquences économiques et sécuritaires majeures. Par ailleurs, les écosystèmes marins, déjà soumis à une forte pression environnementale, sont exposés au risque permanent de déversements d'hydrocarbures lourds, en raison de l'état souvent précaire de ces pétroliers.
Une réponse effective à cette menace exige un changement d'échelle dans l'approche européenne. La situation réclame une coopération internationale bien plus solide entre les États côtiers afin d'harmoniser les contrôles. L'application du droit maritime, qui permet l'inspection des navires suspects pour des raisons de sûreté et de pollution, doit devenir plus agressive, pouvant aller jusqu'à l'interdiction de transit de ces navires.
L'Europe se trouve ainsi face à un dilemme sécuritaire : pour garantir l'intégrité de ses eaux, elle doit être prête à affirmer sa souveraineté en interdisant le passage des navires dont l'état ou le comportement présente un danger clair. De tels engagements impliquent une redéfinition audacieuse de la posture maritime des États membres. Le temps presse pour protéger l'environnement et les infrastructures vitales du continent face à cette menace permanente qui navigue à ses portes.
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