Antimoine : quand la Vendée produisait pour l'Europe

Dominique Loizeau, président de l'association vendéenne de géologie, vérifiant le béton du laboratoire de chimie de la mine de Rochetrejoux.
Julien Gouesmat

Dominique Loizeau, président de l'association vendéenne de géologie, vérifiant le béton du laboratoire de chimie de la mine de Rochetrejoux.
Julien Gouesmat
A Rochetrejoux, près de 70 000 tonnes de minerais d'antimoine ont été exploités au début du XXe siècle.
Le métal est aujourd'hui crucial pour de nombreuses technologies de pointes et son prix explose.
2 entreprises sont actuellement en concurrence pour une éventuelle exploration du potentiel du bocage vendéen en antimoine.
À peine le panneau indiquant l’entrée de Rochetrejoux passé, la route départementale 13 de Vendée se renomme rue du Tigre. C’est le signe que trois champs seulement séparent la chaussée de la sépulture de Georges Clemenceau, enterré dans le village voisin de Mouchamps. En continuant la route à travers le bourg de la commune, la rue mue de nouveau, prenant le nom de rue de la Mine. Là aussi, il faut y voir une trace du passé. Lorsqu’en octobre 1906, Clemenceau est nommé pour la première fois président du Conseil, on creuse depuis deux mois, à quelques kilomètres de sa maison d’enfance, un premier puits pour la future mine d’antimoine de Rochetrejoux.
Cette dernière cesse progressivement son activité après la Première Guerre mondiale, laissant derrière elle une fonderie et divers bâtiments de production. Dominique Loizeau, 70 ans, a grandi dans ce village vendéen marqué par la courte épopée de l’antimoine. Enfant, il s’amusait dans les souterrains abandonnés de la fonderie. « Un jour, alors que nous jouions au football, le ballon a disparu, soudainement tombé dans un trou. C’est la galerie à 10 mètres de profondeur qui s’était effondrée à cet endroit, emportant avec elle notre balle », raconte-t-il. De son enfance à jouer sur le carreau de la mine, Dominique Loizeau n’a pas gardé que des souvenirs : il y a aussi trouvé le goût du sous-sol. Professeur agrégé des sciences de la vie et de la terre, il est aujourd’hui président de l’Association vendéenne de géologie.

Il y a trois ans, l’association, en lien avec la mairie de Rochetrejoux, a dessiné un parcours pédestre à travers la commune. Une trentaine de panneaux, posés au fil des chemins, racontent ce que le paysage ne dit plus : l’histoire d’une activité minière aujourd’hui presque effacée. Pourtant, toutes les communes ne peuvent se targuer d'avoir un tel sol. L’abondance moyenne de l’antimoine est d'environ 0,4 ppm, c’est-à-dire « 60 fois moins abondant que le lithium mais beaucoup plus abondant que l’or », explique une note de MineralInfo. Avant que Rochetrejoux ne devienne le cœur battant de l’exploitation dans le secteur, un premier indice avait été repéré à quelques kilomètres à peine, sur la commune du Boupère. Un gisement modeste, presque anecdotique, mais qui était exploité depuis la fin du XVIIIe siècle. « On raconte qu’un agriculteur a découvert le filon de Rochetrejoux. Mais en réalité, c’est surtout un ingénieur travaillant au Boupère qui s’y est intéressé de près et a compris qu’il pouvait atteindre jusqu’à 2,50 mètres d’épaisseur », nuance le spécialiste.
L'antimoine, un drôle de métal
Il n'est pas un métal à proprement parler. L'antimoine est un métalloïde. Il présente un aspect métallique mais est un médiocre conducteur d'électricité. Sa forme la plus abondante est la stibine. Il est réputé pour ses propriétés ignifuges, c'est-à-dire comme retardateur de flammes. Ainsi, une fois transformé en poudre (le trioxyde d'antimoine), il est très souvent incorporé dans certains plastiques ou alliages. Longtemps, son premier usage a été les batteries au plomb, mais cette part tend à diminuer. Désormais, on le retrouve également dans les semi-conducteurs ainsi que dans la verrerie de haute qualité, où il empêche la création de bulles. Il est également crucial pour l'industrie de Défense à travers les obus, les munitions perforantes mais aussi les lunettes de vision nocturne.

À l’automne 1906, les analyses tombent et dissipent les derniers doutes. Les échantillons de stibine, ce sulfure sombre qui renferme l’antimoine, révèlent une teneur de 58,82 %. Une richesse remarquable, d’autant plus précieuse que le contexte mondial en décuple la valeur. Depuis la guerre russo-japonaise (1904-1905), l’antimoine est devenu une matière stratégique : incorporé au plomb, il durcit balles et obus. Bientôt, il sera essentiel aux shrapnels.
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Sa demande explose, ses prix suivent. La France, déjà solidement installée, domine alors le marché depuis plus d’une décennie. Elle est à la fois première puissance minière et métallurgique pour ce métal discret mais essentiel. Et pour cause : en Mayenne, la mine de la Lucette, exploitée depuis 1898, fournit à elle seule près d’un quart de la production mondiale. L’époque est à la ruée vers l’antimoine. D’autant plus que depuis 1903, on sait que la stibine se rencontre fréquemment aux côtés de l’or.
À Rochetrejoux, la première année d’exploitation, en 1907, permet d’extraire 4 000 tonnes de minerai. Cinq ans plus tard, en 1912, la production atteint son apogée avec 12 000 tonnes. Au total, près de 70 000 tonnes sortent de la mine au cours de la période d'extraction, d'après les chiffres de l'association vendéenne de géologie. Il faut alors imaginer le village tel qu’il était : près de 900 habitants, une rue centrale animée, bordée de sept débits de boisson. On n’en compte plus aujourd’hui ; seul subsiste un dépôt de pain là où plusieurs boulangeries tenaient boutique il y a encore quelques décennies.

Sous cette apparente tranquillité, le sol est creusé. Non pas directement sous le bourg, mais à quelque 400 mètres en contrebas, là où s’étendent les galeries des mineurs. Les premières veines sont atteintes à une dizaine de mètres de profondeur, les plus profondes plongent jusqu’à 130 mètres sous terre. À peine extraite, la stibine est acheminée vers la fonderie, dont les trois grandes cheminées dominent alors l’horizon du village. Une partie est transformée en régule, un lingot gris, pur, exporté en tonneaux vers les Forges de Nantes, les usines Citroën, le parc d’artillerie de Poitiers, mais aussi vers l’Italie, l’Angleterre ou encore la Russie. Une autre partie est conservée sous forme d’oxyde d’antimoine, qui peut être vendu ou mélangé à la peinture dans une usine située en face de la fonderie.

En 2023, l’Association géologique de Vendée a dédié une sortie annuelle et une partie de son bulletin à Rochetrejoux. Ce dernier raconte la fin de l’épopée débutée en 1906 : « En avril 1926, les travaux d’exploitation poursuivis dans la concession de Rochetrejoux sont terminés, le gisement exploité est épuisé tant en direction qu’en profondeur. » Bien qu’extrêmement consommatrice en antimoine, la Première Guerre mondiale, gourmande en hommes, avait déjà nettement réduit la production. Au fil des décennies, ne restaient ainsi plus que des puits fermés et des cheminées sans fumées, qui continuaient à surplomber Rochetrejoux, offrant un terrain de jeu aux enfants du village. Pour les géologues, les tas de déblais stériles laissés par la fonderie fermée sont également une zone de recherche. Ici et là se cachent quelques morceaux de stibine calcinée. Vingt ans d’exploitation et un clap de fin ? Presque.
Car chaque flambée de prix amène son lot de nouvelles prospections, avec des résultats toujours plus précis en raison des évolutions technologiques. Dans le sillage de l’exploration, l’espoir d’une relance. Ainsi à la fin des années 1960, alors que les cours augmentent, une campagne d’exploration à l’aide d'impulsions électriques permet d’entrevoir une extension de la mine au sud de la commune. On décide même de la dénoyer et d’inspecter les anciennes galeries. Les rapports du BRGM se succèdent et tous sont globalement décevants. En 2015, une entreprise écossaise obtient un permis d’exploration, qu’elle abandonne peu de temps après. Enfin, en 2023, les cheminées tombent et avec elles les ruines de la fonderie. Sur le carreau de la mine, ne restent que les quatre blocs de béton indiquant les angles du bâtiment.
À l’image de Rochetrejoux, qui fut durant l’espace d’une décennie une mine aux volumes importants, les autres sites français ont progressivement fermé leurs puits jusqu’à l’année 1991, qui marqua l’arrêt définitif de l’exploitation française. En Mayenne, la mine de la Lucette a disparu. À proximité directe de son emplacement, une usine de raffinage d’antimoine subsiste, important la totalité de sa matière première. Avec la Société industrielle et chimique de l’Aisne, elles ne sont plus que deux dans l’Hexagone à exercer cette activité, mais permettent tout de même à la France de se placer à la quatrième position des pays producteurs d’antimoine raffiné. Désormais, plus de la moitié de la production mondiale se trouve en Chine (60 % selon l’USGS). Un rapport, datant de 2025 et rédigé par l’Institut suédois des affaires internationales, donne également à la Chine 63 % du raffinage mondial.
Or, depuis août 2024, Pékin a mis en place des licences d’exportation sur l’antimoine. Conséquence : les flux à destination de l’Europe ont diminué de moitié au cours de l’année suivante et les prix ont grimpé à près de 60 000 dollars la tonne en juillet dernier. Ils sont désormais autour de 50 000 dollars.
La suite : pour en savoir plus sur la relance de l'antimoine en Vendée c'est ici : En Vendée, un duel industriel pour relancer la production d’antimoine
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