Début octobre, le sénateur communiste Fabien Gay (Seine-Saint-Denis) a déposé une proposition de loi visant à encadrer l’activité des comparateurs d’offres d’énergie en France. Un mois plus tôt, le député socialiste Hervé Saulignac (Ardèche) faisait de...
Photo par NICOLAS MAETERLINCK / BELGA MAG / BELGA VIA AFP
Publiée courant octobre, une enquête critique sur les comparateurs d’énergie a disparu du site du cabinet d’études marketing Qualimétrie quelques jours après sa diffusion. Selon nos informations, l’une des entreprises mentionnées, Selectra, a menacé de poursuites pour obtenir son retrait. De quoi relancer le débat sur les pratiques opaques d’un marché peu régulé, alors que le Parlement s’empare du sujet.
C’est une disparition mystérieuse, jusqu’ici passée inaperçue. Le 7 octobre dernier, le cabinet d'études marketing Qualimétrie publie une enquête sur les comparateurs d’énergie en France, ces entreprises qui orientent les clients vers certaines offres de gaz et d’électricité afin de soulager leur portefeuille. « Manque de transparence, pression commerciale, zone d’ombre sur la rémunération » : le titre du communiqué de presse, envoyé dans la foulée, donne le ton.
Quatre acteurs y sont épinglés pour mauvaises pratiques : Papernest, Choisir, Selectra et Hello Watt. Parmi les griefs évoqués, ceux-ci ne présenteraient jamais certains fournisseurs, comme EDF (0%) - qui refuse toute alliance commerciale avec ces sociétés -, TotalEnergies (3%), ou encore Ilek (3%). Signe d’une « mise en valeur » des autres opérateurs avec qui ils ont des partenariats, « sans aucune transparence ».Rapidement, le Médiateur national de l’énergie (MNE), l’autorité publique qui propose des solutions amiables aux litiges avec les fournisseurs de gaz et d’électricité, s'empare du sujet. « En résumé : utilisez le comparateur du médiateur », souligne-t-il sur les réseaux sociaux, comme un avertissement au consommateur.
Pourtant, quelques jours plus tard, rien. Sur le site de Qualimétrie, l’enquête s’est évaporée, et le lien qui renvoyait vers la synthèse affiche une page d’erreur. Et pour cause : selon nos informations, Qualimétrie a préféré tout supprimer sous la menace de Selectra. Dans une lettre de mise en demeure datée du 13 octobre que La Tribune a pu consulter, le leader du marché de comparaison d’offres d’énergie lui demande en effet de retirer l’étude et de fournir l’identité de son commanditaire ou, « à défaut, la liste complète de [ses] clients actifs dans le secteur de l’énergie et dans la communication d’influence ». Sans quoi il « saisira la justice » pour obtenir « l’interdiction de [sa] diffusion » et la condamnation de la société.
Contacté, Qualimétrie affirme avoir cédé à la première requête dans un « souci d’apaisement et de respect du dialogue ». « C’est la première fois que nous sommes interpellés de la sorte par un acteur de marché, nous ne sommes pas rompus à traiter ce type d’interaction », justifie un porte-parole, qui regrette le « ton polémique » des échanges.
Mais pour les entreprises en question, il faut y voir un aveu de culpabilité. « C’est la preuve qu’ils n’étaient pas tout propres », interprète-t-on chez Hello Watt. L’étude, menée à partir de 200 appels téléphoniques, aurait souffert d’un « biais négatif » avec une « volonté de nuire », ajoute-t-on chez Selectra. « Nous réfutons très fermement ces allégations. […] Cette décision ne constitue en aucun cas une reconnaissance des critiques émises », poursuit le porte-parole de Qualimétrie. Le cabinet affirme s’être fondé sur « des critères objectifs et une méthode transparente et cohérente », et avoir réalisé cette étude à son initiative.
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Pratique non encadrée
Si la pression monte, c’est parce que l'enquête s’inscrit dans un contexte bien particulier. Début octobre, le sénateur communiste Fabien Gay (Seine-Saint-Denis) a déposé une proposition de loi visant à encadrer l’activité des comparateurs d’offres d’énergie en France. Un mois plus tôt, le député socialiste Hervé Saulignac (Ardèche) faisait de même à l'Assemblée, en soumettant un texte pour fixer des règles contre les courtiers qui, « par démarchage physique ou téléphonique ou via des plateformes numériques, visent à capter des prospects sous couvert de comparateur de prix ». « Aujourd'hui, cette pratique n'est pas encadrée, en fait elle n'est même pas définie par la loi. Avec un esprit magouilleur, on peut facilement gagner de l’argent », justifie le parlementaire auprès de La Tribune.
« Les sites de comparaison mettent en scène une neutralité de l'information. Ils ressemblent à des plateformes de protection des consommateurs. Mais ils vont booster certaines offres au détriment des autres pour toucher des commissions plus importantes », enchérit-t-on dans son cabinet.
Logiquement, cette agitation inquiète les premiers concernés. Plusieurs courriels sont parvenus dans la boîte mail d’Hervé Saulignac, certains d’encouragement, d’autres de menace.
De son côté, Selectra regrette que la séquence s'inscrive dans un « effort de lobbying »visant à « dénigrer les comparateurs des fournisseurs d’énergie ». Si l'entreprise n'affirme pas directement que Qualimétrie participe à cette opération, elle souligne dans sa mise en demeure que les résultats de l'étude ont été relayés par des sites suspects, comme Azaneo ouAccueil-temporaire, avec des rédacteurs et des mentions légales pour le moins étranges. « Si certains contenus ont été repris et, à l’évidence, déformés, cela ne relève ni de notre contrôle ni de notre responsabilité », répond Qualimétrie. D'ailleurs, dans le même temps, Selectra raille le fait que l'enquête n’ait suscité que très peu d'écho.
Avec le Médiateur, des relations compliquées
Selon nos informations, l'entreprise n'en est pas à son coup d'essai. En 2009, alors que le Médiateur national de l'énergie (MNE), l'autorité publique mise en place en 2006 pour recommander des solutions aux litiges entre consommateurs et opérateurs du secteur de l'énergie, souhaite lancer son propre comparateur d'offres à but non lucratif, Selectra le met en en demeure de supprimer ce service. Une « erreur de jeunesse », admet aujourd’hui Xavier Pinon, qui craignait une concurrence frontale. Depuis, les relations ne sont pas au beau fixe. Le MNE a lui-même mis en demeure Selectra à son tour, quelques années plus tard, alors que la société privée mentionnait le nom du service public sur son site...avec un lien renvoyant vers son propre comparateur. « Qu’ils ne jouent pas au cheval blanc », lâche-t-on en son sein. Pour ces faits-là, et d'autres, la DGCCRF a sanctionné Selectra de 400.000 € en mai 2024.
« Cette société a entretenu la confusion, au travers des sites internet qu’elle exploite, entre elle et les fournisseurs historiques d’énergie, les gestionnaires de réseau, mais aussi le médiateur national de l’énergie. Elle a présenté les offres d’un fournisseur d’énergie de manière trompeuse notamment en mettant en avant des remises inexistantes, des mentions laissant faussement croire que les offres sont financièrement intéressantes, des éléments de langage qui occultent le fait que le prix du kWh proposé par ce fournisseur est supérieur à celui du tarif réglementé », peut-on lire dans la décision.
Xavier Pinon, lui, refuse le mot sanction et préfère parler de « proposition d'accord transactionnel ». A l'époque, l'entrepreneur a même menacé d’attaquer les médias qui employaient des « termes complètement erronés » pour évoquer cette décision, notamment Le Parisien, qui avait alors affirmé que Selectra avait été « lourdement condamnée ». « Il y a un glissement sémantique perpétuel qui s'opère en fonction des intérêts des différents acteurs », regrette le cofondateur de Selectra.
Mais alors, y a-t-il vraiment un loup ? En mars 2024, le magazine d'information de France TVComplément d'enquête avait intégré le centre d’appel d'une filiale de Selectra. Caméra à l'appui, il montrait que les conseillers favorisaient certaines offres avec lesquelles l'entreprise avait souscrit des partenariats juteux, plutôt que de sélectionner les plus avantageuses pour le consommateur. « Quand un client passe par nous pour souscrire un contrat, le fournisseur nous verse une commission. Dans l'immobilier ou la finance, tout est transparent. Sur l'énergie, rien n'est dit sur cette commission, et le comparateur peut se prendre des marges phénoménales », lâche une source du secteur ayant requis l'anonymat.
Des primes pour vendre l'invendable
Le problème ne concernerait pas que Selectra. Un ancien courtier contacté par La Tribune a postulé à un emploi de commercial chez Hello Watt, un autre des quatre comparateurs cités par Qualimétrie. Lors d'un entretien organisé en septembre, dont La Tribune a pu voir la convocation, son interlocuteur lui aurait affirmé que, pour espérer toucher une belle prime, il ne devait pas privilégier l'intérêt du client mais les meilleures rémunérations versées par les fournisseurs partenaires. Contacté, le PDG de cette société dément formellement l'existence de telles consignes. Pourtant, après un long échange, le recruteur en question tient un autre discours. « On bosse avec une dizaine de fournisseurs. Si l'on valorisait la même offre à longueur de temps, c'est-à-dire la plus compétitive, les autres nous bouderaient », glisse-t-il sous couvert d'anonymat.
« Il faut garder à l’esprit que les commerciaux ont des objectifs à remplir et des primes à se faire. Celles-ci dépendent de leur effort. Une offre beaucoup plus chère que le tarif réglementé de vente d'EDF sera forcément plus dure à vendre, mais peut être plus intéressante en terme de commission. S'ils parviennent à la faire souscrire à des clients, les commerciaux seront donc récompensés. [...] Mais ils doivent aussi en vendre des plus compétitives, il y a un juste milieu à trouver », poursuit-il.
Le MNE lui-même déplore de « mauvaises pratiques ». En février, l'autorité indépendante a publié une lettre pour « mieux encadrer les comparateurs d’offres d’énergie en ligne », alertant sur « un manque de transparence de ces plateformes, souvent financées par les fournisseurs eux-mêmes » et dénonçant des « activités de courtage déguisées ». « Si demain tout ceci est régulé, il y aura une grille des commissions touchées, selon les contrats et les volumes », insiste Hervé Saulignac.
Interrogée, la Commission de régulation de l'énergie (CRE) précise quant à elle que le contrôle de ces dérives n'est pas dans ses attributions. Ses lignes directrices pour la protection des consommateurs s'appliquent uniquement aux fournisseurs, et non aux intermédiaires de vente comme les comparateurs et les courtiers. « Nous avons pris la mesure du problème et nous ne souhaitons pas rester les bras croisés », affirmait pourtant en mars 2024 sa présidente, Emmanuelle Wargon, à La Tribune. Le cabinet Qualimétrie, lui, ne souhaite plus s'exprimer sur le sujet, par peur des représailles.