Soutenu à hauteur de 149 millions d’euros par l'État, le projet d'électrolyseur géant de Lhyfe au Havre patine. Selon nos informations, son principal client, le norvégien Yara, devrait réduire ses volumes, tandis que TotalEnergies impose une féroce négociation sur les prix.
C’était l’une des grandes annonces du printemps. Fin avril, le gouvernement dévoilait sa liste des 150 « cathédrales de l’indépendance industrielle », ces chantiers d'envergure destinés à bénéficier de procédures environnementales accélérées. Parmi eux, le projet « Green Horizon », porté par la start-up nantaise Lhyfe : un électrolyseur de 100 mégawatts (MW) implanté à Gonfreville-l'Orcher, au cœur de la zone industrialo-portuaire du Havre, destiné à fournir de l’hydrogène « vert » aux industriels locaux.
Pour bâtir ce site, qui dépasse de très loin ses installations actuelles plafonnées à 5 MW, Lhyfe a décroché le gros lot : une subvention de l’État français de 149 millions d’euros, annoncée un an plus tôt, sur un investissement total de 250 à 300 millions d'euros. Après avoir supprimé un tiers de ses effectifs il y a quelques semaines, la jeune pousse mobilise aujourd'hui toutes ses équipes sur ce dossier crucial. Green Horizon pourra même pousser sa production de 34 à 40 tonnes d'hydrogène vert par jour si besoin, assure-t-on en interne.
Mais pour quels acheteurs ? Selon nos informations, le principal client identifié par Lhyfe, le fabricant norvégien d'engrais azotés Yara, devrait revoir ses engagements à la baisse.
« Les volumes et les prix évoluent »
À l’origine, Green Horizon a été pensé pour alimenter le site normand de Yara, l’un des 50 les plus émetteurs de gaz à effet de serre en France. Lhyfe était quasi assurée d'y écouler 60 % de sa production (soit environ 20 tonnes par jour, sur les 200 tonnes consommées quotidiennement par l'usine), afin de fournir l'ammoniac vert nécessaire à la fabrication d'engrais décarbonés. « A l'époque, nous organisions des réunions tripartites entre Yara et Lhyfe à Bercy en présentant ces chiffres, pour obtenir la fameuse subvention », se souvient un ancien cadre de la start-up.
Seulement voilà : d'après des sources concordantes ayant requis l'anonymat, le géant norvégien souhaite désormais réduire la voilure. Interrogé, le directeur de l'usine Yara de Gonfreville-l'Orcher, Yves Bauwens, ne confirme ni ne dément. « Nous sommes toujours dans l'optique de collaborer, mais ce sont les discussions commerciales qui définiront le volume final. Ce sera peut-être moins que prévu », reconnaît-il. Et d'ajouter : « Nous sommes confrontés à la réalité du marché. La géopolitique bouge dans tous les sens, ce qui a un impact sur tous nos projets de décarbonation ».
« Rien ne nous a été annoncé officiellement, mais la quantité d’hydrogène que l'on prendrait est effectivement en discussion. Il y a des questionnements liés à l’économie », ajoute Aurélien Lefèbvre, représentant CGT.
« Avec Yara, les volumes et les prix évoluent encore, nous devons donc mettre à jour nos hypothèses », confirme le PDG de Lhyfe, Mathieu Guesné, sans davantage de précisions. Les parties se donnent jusqu'à l'été pour finaliser les négociations.
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Pas de contrats attendus avant 2027
Conséquence directe : le calendrier s'étire. Green Horizon devait être construit dès 2025 pour une mise en service trois ans plus tard. Il y a un an, un premier glissement est apparu : Lhyfe tablait « jusqu'à fin 2025 ou début 2026 » pour signer l'ensemble des contrats commerciaux et acter la décision finale d'investissement (FID). L'échéance passée, le dossier est toujours au point mort commercial, et aucune FID n’est attendue avant début 2027.
Officiellement, parce que la « subvention a été annoncée tardivement », ce qui a décalé les « études d’ingénierie, toujours en cours pour pouvoir formuler des offres fermes », assure le PDG de Lhyfe. Officieusement, c’est bien la question du prix qui concentre les crispations. «Le coût de la molécule d'hydrogène ''vert'' reste très élevé par rapport aux promesses initiales», estime Yves Bauwens. Une fois purifié et livré, le kilogramme d'hydrogène propre produit par Lhyfe s'évalue en moyenne entre 10 et 20 euros. En face, l'hydrogène « gris », très polluant car produit à partir de combustibles fossiles mais consommé directement sur place par les industriels, ne coûte que près de 2 euros le kilogramme. « Pour Green Horizon, les prix ne sont pas encore arrêtés. Dans une négociation, il est normal qu'un acheteur parte d'assez haut pour obtenir les meilleures conditions », temporise-t-on chez le producteur nantais.
« Nous n’allons pas prendre la FID et commencer à construire tant que nous n’aurons pas de clients fermes », prévient Mathieu Guesné.
Or, si Lhyfe a déjà touché 18 millions d’euros sur l’enveloppe globale de 149 millions, l'entreprise doit franchir ce jalon pour débloquer le reste des fonds.
Autre signe que le dossier patine, Lhyfe n’a toujours pas acquis les deux parcelles nécessaires à l'implantation du projet, pourtant exigées pour l’obtention de l’autorisation environnementale dans un avis rendu en novembre 2025. Le terrain principal appartient toujours à Haropa Port et fait l'objet d'un bail longue durée... au profit de Yara. « Les négociations ne sont pas finalisées, et les études sont toujours en cours », explique Yves Bauwens.
L'électrolyseur de Lhyfe se situera entre l'usine d'engrais de Yara et la raffinerie de TotalEnergies. (Crédits : Google Maps)
TotalEnergies, l'autre voisin friand d'hydrogène
Dans ces conditions, la start-up compte de plus en plus sur l’autre géant industriel situé sur le territoire : TotalEnergies, dont l’immense raffinerie de Normandie voisine elle aussi le site de Yara. L'usine utilise de l’hydrogène comme agent de processus pour désulfurer ses carburants, une opération aujourd'hui réalisée à partir de gaz naturel. Bien que TotalEnergies ne communique pas sur son besoin précis en hydrogène pour le site de Gonfreville-l'Orcher, le groupe affiche un objectif global de 500 000 tonnes par an pour décarboner ses six raffineries en Europe. Selon nos informations, Lhyfe a ainsi déposé un dossier dans le cadre d'un appel d’offres lancé en 2023 par la major.
Problème : la start-up arrive sur un marché havrais déjà largement préempté par des géants de l’hydrogène. Notamment Air Liquide, qui déploie actuellement son projet « Normand'hy », un électrolyseur de 200 MW dont la moitié est déjà réservée à la raffinerie de TotalEnergies (soit 10 000 tonnes par an d'hydrogène renouvelable, complétées par 5 000 tonnes dès le second semestre 2026). Par ailleurs, l’Américain Air Products prévoit un terminal d’import d’hydrogène renouvelable dans les environs, avec un contrat déjà signé pour fournir 70 000 tonnes par an à partir de 2030 afin d’alimenter la même usine.
Les marges de manœuvre de Lhyfe semblent donc étroites, et TotalEnergies se trouve en position de force. « Les échanges sont en cours, mais quoi qu'il en soit, les volumes resteront bas et on les challenge durement sur les tarifs. S'ils baissent pavillon avec Yara, on négociera au prix le plus bas », glisse une source informée au sein de la major.
Sollicités, ni TotalEnergies ni Lhyfe n'ont souhaité commenter ce sujet. Néanmoins, Mathieu Guesné l’assure : à date, il n'y a « pas d’évolution substantielle » du projet Green Horizon, lequel « ne repose d’ailleurs pas que sur le partenariat avec Yara et TotalEnergies ». Sans pour autant pointer d’autres clients potentiels.