OPINION. « Réforme des retraites : la suspension est-elle vraiment une victoire sociale ? »
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Par Serge Guérin et Vincent Touzé (*)
Une réforme solide permet d’ancrer la confiance dans un futur économique réaliste et dans la soutenabilité du système de retraite par répartition. Ce qui est une sécurité, en particulier pour les classes populaires et moyennes. Reculer l’âge de la retraite améliore la solvabilité de l’ensemble des finances publiques, pas seulement celles des retraites. Travailler plus conduit de facto à cotiser plus pour l’assurance maladie, l’assurance chômage, la branche famille et à payer plus d’impôt sur le revenu car les pensions de retraite sont plus faibles que les salaires.
Travailler plus induit en outre une production accrue de biens et services publics (santé, éducation, etc.) et privés dont la consommation sera favorable à la population.
En clair, face aux réalités démographiques, qu’il est tout de même difficile de contester (allongement de la vie –86 ans pour les femmes, 80 ans, pour les hommes–, une hausse d’environ 15 ans de vie supplémentaire depuis 1945 et l’instauration de la retraite à… 65 ans, diminution du nombre d’actifs, donc de cotisants, par rapport au nombre de pensionnés, hausse du poids des retraités anciens fonctionnaires, baisse de la natalité…), il s’agit de chercher à préserver sur le long terme un système durable de financement des retraites adapté aux vieillissement de la population. Or, en refusant, ces ajustements, ceux qui s’affirment comme progressistes ou comme défenseur des classes populaires et moyennes prennent le risque de faire imploser le système par répartition. Paradoxalement, ils ouvrent ainsi le déploiement d’une approche par capitalisation dont ils se disent pourtant farouchement opposés, pour des raisons d’abord idéologiques.
Les actuelles postures politiques de rejet de la réforme votée en 2023 sont d’autant plus incompréhensibles et regrettables qu’elles apparaissent répondre à un agenda politique, ou plutôt politicien, bien plus qu’à la volonté de préparer la France au défi de la transition démographique.
La contestation initiale de la réforme Borne avait pour objet de faire tomber un gouvernement qui n’existe plus. L’absence actuelle de majorité absolue (ou relative) à l’Assemblée nationale devrait être une opportunité démocratique pour rassembler des majorités aux compositions variables selon les sujets à l’ordre du jour. Tout particulièrement, les paramètres qui gouvernent les systèmes de retraite sont suffisamment nombreux pour satisfaire plusieurs objectifs de justice sociale pouvant répondre à une diversité des sensibilités économiques et sociales représentées au sein du parlement tout en s’inscrivant dans un impératif de meilleure gestion des finances publiques.
La réforme Borne, d’ores et déjà insuffisante, devait permettre de générer des économies (environ 6 milliards en 2026 et 14 milliards en 2030 pour les régimes de retraite), de desserrer la contrainte d’endettement (et donc de contribuer à diminuer à la fois le volume d’emprunt et ses taux d’intérêt que la France doit acquitter pour se refinancer : en 2025, France Trésor doit émettre plus de 300 milliards de dette, soit 10 % du PIB : 135 milliards de déficit prévu auxquels s’ajoutent 175 milliards d’OAT arrivant à échéance). N’est-il pas paradoxal qu’en s’arc boutant sur la barrière des 62 ans – voir des 60 ans, à rebours de l’ensemble du monde, les tenant de ce que l’on nomme la gauche et ceux du RN, se privent de ressources (une hausse du PIB potentiel de 1,4%) pour financer à la fois l’investissement, en particulier les transitions climatiques et démographiques, et pour mener des politiques de solidarité ?
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S’il est vrai que demander aux actifs de travailler plus longtemps présente un coût social monétaire (arrêt de travail, problème de santé, chômage, etc.) et non monétaire (fatigue, usure, pénibilité, renoncement à son temps libre), il est important de rappeler que la réforme de 2023 n’est pas antisociale, bien au contraire. Tout d’abord, restaurer l’équilibre financier limite le transfert de charges budgétaires, déjà trop élevé, vers les générations futures qui devront en outre faire face à une dette environnementale. Ensuite, la réforme maintient le dispositif dérogatoire de retraite pour carrière longue à partir de 58 ans et l’étend, pour autoriser progressivement des départs entre 62 et 64 ans. Elle assouplit aussi les conditions d'obtention d'une retraite anticipée pour travailleur handicapé : le taux d’incapacité est désormais fixé à 50% au lieu de 80%. Par ailleurs, les conditions de transition progressive vers les retraites sont améliorées : le cumul emploi retraite permet depuis le 1er septembre 2023 d’acquérir de nouveaux droits ; la retraite progressive est possible dès 62 ans (et dès 60 ans à partir du 1er septembre 2025 par suite d’un accord national interprofessionnel conclu à l’automne 2024). Enfin, elle améliore le sort des retraités les plus modestes d’une part en garantissant une pension à 85% du SMIC pour une carrière complète au SMIC et, surtout, elle rend moins contraignant l’accès à l’Allocation de solidarité aux personnes âgées (ex minimum vieillesse, garantie de revenu d’environ 73% du SMIC net hors allocation logement) en réhaussant le seuil de patrimoine net avant récupération sur héritage (107.616 euros au lieu de 39.000 euros). Les gains budgétaires, et leur réemploient, servent donc à la fois des objectifs d’équité inter et intragénérationnelle.
On rappellera aussi que penser une société soutenable et solidaire de la longévité, qui devrait être un objectif politique clair, devrait conduire à agir, pour faire évoluer les conditions et la rémunération du travail, en faisant aussi évoluer les modes de management. Allonger la durée d’exercice professionnelle peut aussi permettre de contenir les taux de cotisations pour financer les retraites, et donc préserver la compétitivité des entreprises et comme le salaire net perçu, par les actifs. De même, face à la nouvelle donne démographique, l’enjeu politique serait de changer de regard sur les retraités comme sur la vie à la retraite. Défendre un accès à la retraite le plus tôt possible comme projet de société c’est une forme d’hémiplégie mentale où le travail apparait seulement comme une souffrance, une oppression et un asservissement, jamais comme un levier d’émancipation, de réalisation de soi et de lien social. Il s’agit de saisir que le retraite est la poursuite de la vie, et non une étape magique sans histoire et sans contraintes, et qu’elle peut contribuer à l’émancipation sociale des personnes et à la production de liens sociaux plus forts, ou bien à l’isolement et au sentiment d’inutilité.
Ces enjeux ne sont-ils pas plus motivants, pour toutes les générations, que de vouloir refuser le réel et affaiblir encore les capacités de résilience économiques et sociale du pays ?
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(*) Serge Guérin, sociologue, professeur Inseec GE, auteur de « Et si les vieux aussi sauvaient la planète ? » et Vincent Touzé, économiste, OFCE - Sciences Po.
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