OPINION. « Sommet de l’OTAN : Trump préfère le despote oriental Erdogan à l’alliée occidentale Meloni »

Edoardo Secchi et Alexandre Del Valle
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Edoardo Secchi et Alexandre Del Valle
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Du sommet de Mar-a-Lago au mème publié sur Truth Social, de la base de Sigonella au face-à-face glacial d'Ankara, cette désalliance annoncée illustre comment le trumpisme est incompatible avec toute forme de loyauté envers les alliés.
Par Edoardo Secchi et Alexandre Del Valle (*)
Dissipons en préalable un malentendu : Meloni n'est pas Trump. Les deux dirigeants ont souvent été rapprochés parce qu'ils critiquent tous deux le mondialisme et le wokisme au profit de la primauté de l'intérêt national. Mais les similitudes s'arrêtent là. Meloni est une dirigeante européenne au sens strict du terme : elle a démenti les attaques d’euroscepticisme ou de « fascisme » formulées initialement en France et ailleurs contre (voir notre article publié dans La Tribune ) : elle honore les engagements internationaux, est toujours loyale vis-à-vis de l’UE et de l’OTAN, système d'alliances qu'elle considère indispensable. Trump, lui, ne raisonne pas en alliances, mais en termes de transactions. Pour lui, un allié n'est utile que tant qu'il paie l'addition. Deux dirigeants peuvent partager certaines positions tout en étant politiquement incompatibles. Meloni et Trump en sont l'illustration.
Quant à l'accusation selon laquelle Meloni aurait entretenu une proximité excessive avec Trump, voire une relation de subordination, elle ne résiste pas à une analyse comparative. En fait, Giorgia Meloni, tout comme Emmanuel Macron, Olaf Scholz, Keir Starmer ou Donald Tusk, a simplement cherché à établir - dès l’arrivée au pouvoir de Trump - un canal privilégié avec Washington, en plus d’entretenir une véritable proximité idéologique avec lui, ce qui rendait sa stratégie plus visible et donc plus exposée aux critiques. La démarche, en revanche, était identique : Meloni n’a jamais fait preuve de soumission ou de servilité, à la différence du Danemark, qui achète toujours plus d’armes au pays qui veut lui voler le Groenland, ou de Mark Rutte, dont l’attitude vis-à-vis de celui qu’il a appelé « daddy » dépasse la caricature. Ceux qui la critiquent aujourd'hui le savent, mais ils faisaient eux aussi la queue à Mar-a-Lago il y a à peine douze mois…, sans toutefois rien obtenir de Donald Trump en retour. La stratégie de proximité de Giorgia Meloni avait produit en revanche un résultat concret : en janvier 2025, lors d'une rencontre confidentielle à Mar-a-Lago, la présidente du Conseil italien avait obtenu de Trump l'engagement de ne pas entraver les négociations visant à obtenir la libération de la journaliste Cecilia Sala, détenue en Iran. Ce fut un succès réel. Dès lors, elle capitalisa sur sa proximité avec le président américain en se présentant comme l'intermédiaire naturel entre l'Europe et Washington, avec encore plus de poids que Victor Orban, auquel le trumpisme se référait souvent idéologiquement. La stratégie a fonctionné jusqu'à ce que Trump démontre qu'il ne fait aucune différence entre alliés et adversaires dès lors que ses intérêts immédiats sont en jeu. Les droits de douane de 30 % ont ainsi frappé l'ensemble de l'Europe, indépendamment des efforts consentis par chacun (et pas seulement Méloni) pour se rapprocher de lui.
Preuve que sa démarche était tout sauf servile, le refus de Meloni d'autoriser l'utilisation de la base de Sigonella par les avions militaires américains à destination de l'Iran, sa défense du pape Léon XIV — qualifiée de « décevante » par Trump — puis son face-à-face à Ankara ont achevé de détériorer la relation, lorsque l’Italie a refusé que certaines limites soient dépassées, ce que nombre de responsables européens se sont gardés de faire. Certes, cela n’a pas empêché l’Italienne de demeurer diplomate : lors du G7, António Costa demanda aux deux dirigeants : « Êtes-vous redevenus amis ? » Meloni répondit : « Nous l'avons toujours été. » Trump répliqua : « J'ai été abandonné. » Tout avait déjà été dit. Quelques jours plus tard, le mème publié sur Truth Social — le montrant de dos tandis que Meloni apparaissait dans une attitude presque admirative, accompagné de la légende « Il faudrait une ordonnance restrictive » — fut diffusé à la veille du sommet annuel de l'OTAN à Ankara comme une humiliation soigneusement calculée. Mais Giorgia Meloni s’est contentée de trois mots aux journalistes : « Des relations cordiales. »
Donald Trump, en revanche, a poursuivi ses attaques et ses contradictions: « L'OTAN nous a déçus. L'Italie, l'Allemagne et la France ne nous ont pas aidés sur l'Iran », juste avant d’annoncer que les États-Unis resteraient au sein de l'Alliance atlantique. Le paradoxe ne l’est qu’en apparence : après avoir publiquement humilié ses alliés et obtenu d'eux des engagements historiques en matière de dépenses militaires (promesse de 5 %), Trump pouvait confirmer - sans se renier - le maintien du parapluie stratégique américain, sa menace de quitter l’OTAN n’ayant jamais eu d’autre but que de pousser les Européens à payer plus cher leur contribution à l’Alliance. Le bâton d'abord, la carotte ensuite. Cette méthode Trump, appliquée avec constance et sans scrupule, a été décrite dans « L’Art du Deal » : promettre le pire, sidérer l’autre (« Shock and Awe ») afin qu’il cède en étant soulagé d’avoir évité l’apocalypse...
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L'affaire Meloni-Trump invite à s'interroger sur la transformation des alliances occidentales et sur la conception même de la puissance défendue par Donald Trump. Car la confusion entre alliance et homogénéité constitue l'une des erreurs les plus coûteuses de la politique contemporaine. Les États-Unis et la France du général de Gaulle étaient alliés au sein de l'OTAN tout en défendant des visions profondément divergentes du rôle de l’hégémonie américaine en Europe. Une alliance repose sur des intérêts communs, non sur une unicité de pensées. Président élu pour une durée limitée, Trump n'est pas l'Amérique. Il considère les alliances comme un instrument de pression et les abandonne lorsqu'elles cessent de servir ses intérêts. Meloni a payé le prix de cette confusion entre les deux niveaux, comme l'ont payé, ou l'auraient payé, tous les autres dirigeants. Mais son choix est celui du long terme.
Autre leçon : Donald Trump ne paie jamais le prix de ses propres échecs : il en transfère le coût à ses alliés. Groenland, OTAN, Russie-Ukraine et maintenant Iran : chaque fois que l'une de ses initiatives n'obtient pas les résultats escomptés, la facture est présentée aux partenaires des États-Unis. Ce modus operandi n’est ni stupide ni propre à Trump : il est contenu dans la doctrine chère aux stratèges américains issus de l’école réaliste des relations internationales : le « offshore balancing », ou « équilibrage à distance ». En termes plus clairs, un empire efficace délègue le plus possible son fardeau aux vassaux et alliés, faisant équilibrer les uns par les autres, de sorte qu’il n’est plus nécessaire d’intervenir directement et partout. L’Otan va ainsi être de plus en plus financée par les Européens qui achèteront plus d’armes et de gaz américains mais vont payer plus de taxes; la guerre par procuration contre la Russie se poursuit par des armes américaines mais avec la responsabilité et l’argent des Européens. Quant à la reprise de la guerre contre l’Iran ou aux « dommages de guerre » exigés par Téhéran pour rouvrir Hormuz et renoncer au nucléaire militaire, ils seront financés par les monarchies du Golfe. Quant au blocage du détroit, les Etats-Unis n’en sont pas dépendants, à la différence de leurs alliés d’Asie et du Golfe qui payeront également les frais...
A cette logique s’ajoute celle de la « com », marque de fabrique du président féru de téléréalité : les attaques contre Meloni ne sont pas le fruit de la folie de Trump, mais d’un calcul froid, à la fois stratégique et communicationnel : faire de celle, qui parmi ses alliés initiaux lui résiste le plus, un « punching-ball » médiatique a généré plus de neuf millions d'interactions ces dernières semaines. Dans les démocraties numériques, la déstabilisation des alliés européens est devenue à la fois un instrument de politique étrangère et un levier de politique intérieure américaine.
A l’inverse de la façon dont Meloni a été traitée, les marques d'égard de Donald Trump envers le président turc Recep Tayyip Erdoğan lors du dernier sommet de l'OTAN s'expliquent avant tout par la force de nuisance géopolitique de la Turquie dont la position stratégique est exceptionnelle : elle contrôle les détroits reliant la mer Noire à la Méditerranée, elle joue un rôle clé dans les dossiers ukrainien, syrien et moyen-oriental, et elle dispose de la deuxième plus grande armée de l'OTAN ainsi que 50 ogives nucléaires américains sur ses bases (Incirlik). Pour Washington, conserver Ankara dans le camp occidental et l’empêcher de dériver vers la Russie et l’Eurasisme sino-russe est une priorité. Trump est plus conciliant avec un partenaire indispensable sur le plan stratégique, bien qu’autoritaire, qu'avec des alliés démocratiques vus comme faibles qu'il peut davantage mettre sous pression. Rappelons que la Turquie peut ralentir ou bloquer certaines décisions de l’OTAN prises par consensus ainsi que les détroits du Bosphore et des Dardanelles, essentiels pour l'accès de la Russie à la Méditerranée, ce qui lui donne un rôle central dans la stratégie occidentale de limitation de l'influence russe en mer Noire. Elle représente un marché de 80 millions d'habitants et est un pays de transit énergétique stratégique pour plusieurs gazoducs et oléoducs réduisant la dépendance européenne vis-à-vis de la Russie. Enfin, en Syrie, où Ankara cherche, en aidant l’ex-jihadiste d’Al-Qaida Joulani/Ahmed al-Charaà) à empêcher l'émergence d'une entité kurde autonome à sa frontière et à conserver une influence sur le futur équilibre politique du pays, le nouveau pouvoir syrien sunnite-islamiste soutenu par la Turquie peut limiter l'influence de l'Iran et de ses alliés dans la région, dont le Hezbollah. De ce point de vue, les convergences entre Trump et Erdogan concernant la Syrie ne sont pas pour plaire à Israël, qui craint que dans le futur, la Turquie national-islamiste, par ailleurs concurrente de la République iranienne dans la lutte contre le « sionisme » et la défense du Hamas, ne devienne aussi menaçante que l’Iran chiite. Mais ceci est un autre sujet…
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(*) Edoardo Secchi est fondateur et président du Club Italie-France et entrepreneur. Alexandre Del Valle est géopolitologue, professeur, essayiste