OPINION. « Essais non destructifs : la véritable fragilité de notre réindustrialisation est humaine »

Etienne Martin
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Par Etienne Martin, Président de COFREND (*)
Les investissements sont là. Les technologies aussi. Pourtant, un risque beaucoup moins visible menace aujourd'hui ces ambitions : la pénurie de spécialistes, véritables « médecins de la matière », indispensables à la sécurité des personnes, des biens et à la fiabilité des infrastructures industrielles.
Ce risque porte un nom que peu de Français connaissent : les essais non destructifs.
Chaque jour, des milliers de professionnels inspectent les soudures d'un réacteur nucléaire, vérifient l'intégrité d'un avion avant son décollage, contrôlent un pont, un pipeline, une rame ferroviaire ou une installation industrielle sensible. Leur mission consiste à détecter les défauts avant qu'ils ne deviennent des incidents. Leur efficacité est paradoxale : lorsqu'ils font bien leur travail, il ne se passe rien.
Cette invisibilité explique sans doute pourquoi ces métiers restent largement absents des politiques d'orientation, alors même qu'ils figurent parmi les plus stratégiques de notre industrie.
Le paradoxe est d'autant plus frappant que les essais non destructifs n'ont jamais occupé une place aussi importante. Longtemps perçus comme une simple étape de contrôle qualité, ils sont désormais au cœur de l'industrie 4.0. Les capteurs intelligents, l'intelligence artificielle, l'analyse des données ou encore la maintenance prédictive transforment profondément ces métiers. Les END ne servent plus uniquement à constater l'état d'un équipement ; ils permettent désormais d'anticiper son vieillissement, d'optimiser sa maintenance et de prolonger sa durée de vie en toute sécurité.
Autrement dit, ils deviennent une source de données essentielle à la performance industrielle.
Mais cette révolution technologique repose toujours sur des femmes et des hommes hautement qualifiés. Or c'est précisément là que se situe notre principal point de fragilité.
Comme de nombreux secteurs industriels, les essais non destructifs connaissent aujourd'hui un renouvellement générationnel difficile. Une part importante des professionnels expérimentés approche de la retraite tandis que les nouvelles recrues restent insuffisantes. Les entreprises peinent déjà à recruter des contrôleurs certifiés, des techniciens spécialisés ou des experts capables d'accompagner les évolutions technologiques de la filière.
Les conséquences sont encore discrètes, mais elles apparaissent progressivement. Les délais d'inspection s'allongent. Certaines opérations de maintenance deviennent plus difficiles à planifier. Dans certains projets industriels, la disponibilité des compétences devient déjà un facteur limitant.
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Il ne s'agit évidemment pas d'affirmer que la sécurité de nos infrastructures est aujourd'hui remise en cause. Les exigences réglementaires et les niveaux de contrôle demeurent extrêmement élevés. En revanche, nous avons la responsabilité collective d'anticiper les tensions qui pourraient apparaître demain si nous ne préparons pas dès maintenant le renouvellement des compétences.
C'est un sujet qui dépasse largement le cadre d'une profession.
Nous parlons beaucoup de souveraineté industrielle, de transition énergétique ou encore d'autonomie stratégique. Mais aucune de ces ambitions ne pourra être atteinte sans les compétences qui permettent concrètement d'exploiter, d'entretenir et de sécuriser les infrastructures sur lesquelles elles reposent.
Former davantage de spécialistes constitue une première réponse. Encore faut-il que ces métiers soient connus. Aujourd'hui, trop peu de lycéens, d'étudiants ou de personnes en reconversion imaginent qu'une carrière dans les essais non destructifs puisse offrir des responsabilités techniques élevées, des perspectives internationales et une contribution directe aux grands enjeux industriels du pays.
Nous devons également renforcer les passerelles entre les industriels, les organismes de formation et l'Éducation nationale afin que ces compétences soient reconnues comme stratégiques au même titre que d'autres métiers en tension.
La réindustrialisation ne se gagnera pas uniquement dans les laboratoires de recherche ou grâce aux innovations technologiques. Elle dépendra tout autant de notre capacité à former les femmes et les hommes qui rendent ces innovations possibles, fiables et durables.
Les essais non destructifs restent souvent invisibles parce qu'ils empêchent précisément les accidents de survenir. Il serait paradoxal que cette discrétion conduise aujourd'hui à sous-estimer leur importance.
Car la véritable fragilité de notre industrie n'est plus seulement technologique. Elle est devenue profondément humaine.
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(*) Étienne Martin est Président de la confédération française pour les essais non destructifs (COFREND). Diplômé en génie mécanique, il possède plus de 40 ans d’expérience à l’échelle nationale et internationale dans le domaine des essais non destructifs. Il a été président du Réseau européen d'inspection et de qualification (ENIQ) et siège aujourd'hui au conseil d'administration de l'EFNDT (Fédération européenne des contrôles non destructifs). Il a représenté la profession des contrôleurs non destructifs auprès de l'autorité de régulation française dans le cadre du projet de remplacement de la technique de radiographie en France. Depuis septembre 2020, il est président de l'organisme français de certification des personnes (COFREND) et préside le comité technique CEN/TC 138 « Contrôles non destructifs ». Par ailleurs, il est président du groupe professionnel « Nucléaire » des Ingénieurs des Arts et Métiers.