OPINION. « Démocratiser l’entreprise : un levier économique encore sous-exploité »

Illustration
Freepik Company S.L.

Illustration
Freepik Company S.L.
Ce constat ne relève pas seulement du registre social ou politique. Il renvoie aussi à des enjeux économiques. De nombreux travaux montrent que les organisations qui associent davantage les salariés aux décisions, au partage de la valeur ou au capital sont majoritairement plus stables, plus résilientes et davantage capables de se projeter dans le temps long. Ces effets sont observés dans des organisations très diverses, qu’il s’agisse de coopératives, d’entreprises ayant développé des dispositifs d’actionnariat salarié ou différentes formes de codétermination. Autrement dit, non seulement il existe de nombreuses façons de mieux partager le pouvoir tout en renforçant la performance économique des entreprises, mais cela répond aussi aux attentes de la société. C’est ce qu’explore le rapport Démocratiser l’entreprise : impacts sociaux et dynamiques collectives publié par l’Impact Tank, un think tank dédié à l’évaluation d’impact des innovations sociales.
La place des salariés dans la gouvernance des entreprises n’a pas connu en France d’évolution structurelle majeure depuis plusieurs décennies. La loi Pacte de 2019 a ouvert des pistes importantes avec la notion de raison d’être, mais sans modifier en profondeur les équilibres de pouvoir au sein des organisations.
Dans le même temps, plusieurs pays européens expérimentent de nouvelles formes de participation des travailleurs, à la fois dans la gouvernance et dans le partage du capital. L’Espagne a récemment confié à un comité international d’experts, présidé par la sociologue Isabelle Ferreras, une feuille de route ambitieuse pour renforcer la participation des travailleurs, tant dans la délibération que dans la propriété des entreprises. Le modèle de codétermination, déjà éprouvé en Allemagne, montre qu’un partage du pouvoir peut participer au renforcement économique.
L’Hexagone a beaucoup de potentiel en la matière. Les organisations de l’économie sociale et solidaire – coopératives, mutuelles, sociétés à lucrativité limitée – représentent environ 13,6 % des entreprises employeuses en France et près de 2,7 millions de salariés. Elles expérimentent depuis longtemps des formes de gouvernance démocratique. Au sein des SCOP par exemple, les salariés sont associés aux décisions selon le principe « une personne, une voix ». Dans certaines entreprises avec des dispositifs d’actionnariat salarié, la participation au capital favorise une vision de long terme partagée et une meilleure répartition de la valeur. La diffusion de ces modes de gouvernance constitue aujourd’hui un enjeu important des transformations de l’entreprise.
Ces modèles ne sont pas marginaux : ils dessinent les contours d’une économie qui, dans sa globalité, doit gagner en résilience en conciliant performance et cohésion. Trois leviers peuvent y contribuer.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

D’abord, généraliser la participation des salariés aux décisions stratégiques. Leur présence dans les conseils d’administration doit être systématisée, y compris dans les entreprises de taille intermédiaire, et s’étendre au-delà du simple rôle consultatif pour mieux intégrer les enjeux économiques, sociaux et opérationnels dans la gouvernance.
Ensuite, accélérer le partage de la valeur et du capital. L’actionnariat salarié, encore trop limité et concentré dans les grandes entreprises, doit être étendu et facilité, notamment dans les PME en phase de transmission, pour répondre aux enjeux de souveraineté économique et d’ancrage territorial.
Enfin, outiller la mesure des effets de la démocratisation des entreprises, notamment pour répondre aux doutes que sa mise en œuvre peut susciter. Comme le montre le rapport de l’Impact Tank, ces évolutions ne peuvent être réduites à des déclarations d’intention et doivent pouvoir être évaluées dans leurs effets réels sur les organisations et sur les conditions de travail. Développer des indicateurs partagés permettrait de dépasser les effets d’affichage et de mieux rendre compte des mutations à l’œuvre dans les entreprises et dans les relations de travail.
À l’heure où les entreprises sont appelées à jouer un rôle croissant dans la transition économique et sociale, la question n’est plus de savoir si elles doivent évoluer, mais comment. Faire de l’entreprise un espace de participation, de partage et de responsabilité est une condition de sa performance future et de sa résilience. Et une manière emblématique de réconcilier économie et démocratie.
_______
(*) Signataires :