OPINION. « Accords franco-ukrainien et franco-allemand : vers un nouveau modèle de coopération industrielle de défense ? »

Véronique Chabourine
DR

Véronique Chabourine
DR
Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
Le 14 juillet, la France et l’Ukraine ont engagé une nouvelle phase de leur coopération de défense. Au-delà des acquisitions, transferts et livraisons annoncés — Rafale, missiles SCALP et Aster 30, bombes AASM ou systèmes SAMP/T NG —, la déclaration conjointe[1] met également l’accent sur la formation, la production sous licence en Ukraine, ainsi que sur le renforcement de l’intégration entre les bases industrielles et technologiques de défense ukrainienne et européenne. Quelques jours plus tard, le Conseil franco-allemand de défense et de sécurité[2] du 17 juillet confirmait une volonté d’approfondir les coopérations industrielles et capacitaires. Au-delà des grands programmes, Paris et Berlin ont annoncé un approfondissement de leur coopération autour des technologies émergentes, de l’interopérabilité des systèmes de combat collaboratif, des architectures ouvertes et modulaires et du développement collaboratif de nouvelles capacités.
Pris isolément, aucun de ces développements n’est véritablement inédit. La coopération industrielle de défense s’appuie depuis plusieurs décennies sur des programmes communs, des partenariats industriels et des organisations dédiées. Pourtant, considérés ensemble, ces deux accords pourraient marquer une évolution de la logique même des coopérations industrielles de défense. Cette évolution semble résider dans la finalité désormais assignée à ces coopérations. Des groupes industriels intégrés comme Airbus ou MBDA, ainsi que des programmes tels que l’A400M, le SCAF ou le MGCS, reposent déjà, selon des modalités différentes, sur une logique de coopération industrielle, de développement conjoint et de partage des compétences et des investissements. Longtemps, leur manifestation la plus visible a principalement résidé dans la conception et la production conjointes d’équipements ou de systèmes d’armes. Les séquences franco-ukrainienne et franco-allemande paraissent ainsi accorder une place croissante aux capacités industrielles elles-mêmes : coproduction, production sous licence, intégration des bases industrielles et technologiques de défense, développement de technologies émergentes ou encore architectures ouvertes, modulaires et interopérables. Cette orientation rejoint les logiques de capacity building, traditionnellement destinées à renforcer durablement les capacités des États partenaires. Elle semble toutefois leur donner une dimension plus industrielle, en accordant une place croissante au développement de leurs bases industrielles et technologiques de défense. Les enseignements de la guerre en Ukraine y contribuent largement. Ils rappellent qu’une capacité militaire ne dépend pas uniquement des équipements disponibles, mais aussi de la faculté à les produire rapidement, à les remplacer, à les adapter et à soutenir l’effort dans la durée. La base industrielle de défense apparaît ainsi comme une composante de la capacité militaire elle-même. Cette logique fait également écho aux priorités récemment réaffirmées par l’OTAN. notamment avec le lancement de NATO Engine[3], qui témoigne d’une même priorité : renforcer les capacités industrielles comme condition des capacités militaires.
Dans des environnements fortement interdépendants, les propriétés d’un ensemble ne dépendent pas uniquement de chacun de ses composants, mais aussi de l’architecture qui organise leurs interactions.¹ Une capacité militaire ne se réduit alors plus à un inventaire de moyens ; elle peut être envisagée comme une propriété émergente d’un ensemble associant industrie, innovation, logistique, chaînes d’approvisionnement, l'interopérabilité et coopération. Cette lecture met également en évidence l’importance de la résilience des systèmes complexes face aux perturbations[4] . Renforcer les capacités industrielles revient ainsi aussi à renforcer la résilience de l’architecture qui sous-tend durablement la génération des capacités militaires.
Cette dynamique revêt également une dimension économique. Selon l’Agence européenne de défense, les dépenses de défense des Vingt-Sept ont atteint 418 milliards d’euros en 2025 et devraient s’élever à 454 milliards en 2026[5], en euros constants de 2025. En France, les indicateurs disponibles[^6] montrent une forte progression des carnets de commandes des industries de défense depuis 2022, suivie d’une hausse de leur production à partir de la fin de 2023.
L’intégration progressive des capacités industrielles ukrainiennes pourrait contribuer à l’effort de renforcement de la base industrielle et technologique de défense européenne, en y associant un partenaire dont l’industrie s’est fortement adaptée aux exigences d’un conflit de haute intensité.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

-------
[1]: Présidence de la République, « Déclaration conjointe du Président de la République et du Président de l’Ukraine https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/07/14/declaration-conjointe-du-president-de-la-republique-et-du-president-de-lukraine
[2]: Présidence de la République, « Conclusions du Conseil franco-allemand de défense et de sécurité du 17 juillet 2026 https://www.elysee.fr/emmanuel-macron/2026/07/17/conclusions-du-conseil-franco-allemand-de-defense-et-de-securite-du-17-juillet-2026
[3]: OTAN, NATO Industrial Capacity Expansion Pledge https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2024/07/10/nato-industrial-capacity-expansion-pledge ; OTAN, Updated Defence Production Action Plan, https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2025/02/13/updated-defence-production-action-plan ; OTAN, NATO Innovation Scale-Up Package https://www.nato.int/en/about-us/official-texts-and-resources/official-texts/2026/07/08/nato-innovation-scale-up-package
[4]: Erik Hollnagel, David D. Woods et Nancy Leveson dir., Resilience Engineering: Concepts and Precepts, Aldershot, Ashgate, 2006 ; David D. Woods, Four Concepts for Resilience and the Implications for the Future of Resilience Engineering .
[5]: Agence européenne de défense, Defence Data 2025-2026 https://eda.europa.eu/publications-and-data/thematic-policy-reports/eda-defence-data-2025-2026
[6]: Insee, L’industrie de défense française sous tensions https://blog.insee.fr/l-industrie-de-defense-francaise-sous-tensions
_______