OPINION. « Révolution de l’IA : de l’intelligence artificielle à la superintelligence autonome »

Une illustration montre les mots "intelligence artificielle ia"
Dado Ruvic - Reuters

Une illustration montre les mots "intelligence artificielle ia"
Dado Ruvic - Reuters
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
ChatGPT et les autres modèles conversationnels impressionnent en effet par leur capacité à dialoguer, mais ils restent fondamentalement dépendants des données sur lesquelles ils ont été entraînés. Leur intelligence est avant tout celle de l’information disponible.
Cette certitude est pourtant en train de voler en éclats depuis des mois car nous pouvons et voulons aller encore plus loin. La véritable révolution n’est plus tant celle de l’IA générative mais sera celle de l’IA autonome. Les laboratoires de Berkeley, du MIT ou encore les grands acteurs mondiaux de la tech travaillent désormais sur des intelligences capables d’apprendre directement du monde physique. Hier, elles se contentaient de répondre à une question : des demain, elles ouvriront une porte, prépareront la recette culinaire de votre choix, assembleront un moteur, récolteront des fruits, assisteront un chirurgien ou le remplaceront. Elles pourront intervenir dans des environnements où l’homme ne peut plus aller et le remplacer allègrement à la guère la fleur au bout du fusil.
Le passage d’un logiciel à une intelligence incarnée change tout. Jusqu’à présent, les modèles comme ChatGPT réfléchissaient essentiellement à partir de ce qu’ils avaient appris grâce aux textes, aux images et, plus largement, à la connaissance humaine disponible. Désormais, l’intelligence artificielle commence à acquérir une expérience propre. C’est le point de bascule majeur en une réflexion théorique et le terrain. En étant dotée d’un corps, de capteurs et de capacités d’action, elle apprend en expérimentant, en se trompant, en corrigeant ses gestes.
Son savoir ne proviendra donc déjà plus seulement d’Internet : il naîtra aussi de son interaction avec le monde réel. C’est cette nouvelle étape que de nombreux chercheurs désignent comme celle de la superintelligence artificielle. Nous entrons ainsi dans une nouvelle révolution où les machines ne remplaceront plus uniquement nos muscles ou nos calculs, mais exerceront progressivement une partie de notre capacité d’action.
Les bénéfices potentiels sont immenses. Des robots pourront intervenir dans des centrales nucléaires accidentées, combattre des incendies, explorer les fonds marins ou l’espace, assister les personnes âgées ou handicapées, accomplir les tâches les plus pénibles dans les usines ou les exploitations agricoles. Dans les hôpitaux, l’IA pourrait améliorer encore la précision des interventions chirurgicales ou permettre une médecine beaucoup plus personnalisée et éviter les erreurs humaines.
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Mais cette révolution est aussi géopolitique. Les grandes puissances l’ont parfaitement compris. Les États-Unis investissent massivement dans l’intégration de l’intelligence artificielle au sein de leurs forces armées, qu’il s’agisse de drones autonomes, d’aide à la décision militaire ou de systèmes capables d’identifier des cibles à une vitesse inaccessible à l’être humain. La Chine poursuit exactement la même stratégie en cherchant à devenir le leader mondial de l’IA d’ici la prochaine décennie, tandis que la guerre en Ukraine a déjà démontré l’importance décisive des drones intelligents, de l’analyse automatisée des images satellites et de la guerre électronique assistée par l’IA.
Nous sommes ainsi en train de franchir une étape comparable à celle de l’apparition de l’arme nucléaire ou d’Internet : la prochaine supériorité militaire se jouera autant dans les algorithmes que dans les chars ou les avions de combat. Les robots terrestres, navals ou aériens capables d’agir avec une autonomie croissante pourraient profondément modifier la manière de conduire les guerres. Cette perspective est fascinante sur le plan technologique, mais elle bouleverse déjà les équilibres stratégiques mondiaux.
C’est précisément là que surgissent les interrogations majeures. Une intelligence autonome ne pose plus seulement la question de sa puissance de calcul, mais de ses objectifs. Qui décidera des priorités qu’elle devra poursuivre ? Qui garantira qu’un système extrêmement performant continuera toujours à agir dans l’intérêt de l’être humain ? Plus l’autonomie progressera, plus le contrôle deviendra un enjeu central.
Le danger n’est pas forcément celui des scénarios hollywoodiens où des robots se retournent contre leurs créateurs. Le risque est souvent beaucoup plus banal : une intelligence qui optimise parfaitement un objectif mal défini, des armes autonomes prenant des décisions létales sans validation humaine, des essaims de drones coordonnés par IA capables de saturer une défense aérienne, des cyberattaques entièrement automatisées ou des infrastructures critiques pilotées par des algorithmes devenus indispensables. Plus ces systèmes seront performants, plus les États seront tentés de leur déléguer des responsabilités stratégiques.
Comme toutes les grandes révolutions technologiques, la superintelligence artificielle sera donc d’abord un enjeu de puissance. États, grandes entreprises et industries de défense chercheront à maîtriser ces technologies stratégiques. La véritable compétition ne portera pas uniquement sur les performances des algorithmes, mais sur les règles qui encadreront leur développement. Ceux qui maîtriseront la superintelligence artificielle disposeront probablement d’un avantage économique, militaire et diplomatique comparable à celui qu’ont conféré, en leur temps, la maîtrise de l’atome, du spatial ou d’Internet.
Au fond, la question n’est plus de savoir si les machines deviendront suffisamment intelligentes pour nous dépasser. C’est déjà acquis car cette évolution est déjà en marche. La véritable interrogation est de savoir si nous serons capables de rester maîtres de cette révolution. L’avenir de l’intelligence artificielle dépendra sans doute moins de ses performances que de notre capacité collective à lui fixer des limites. Et c’est précisément pour cette raison qu’elle est déjà la plus grande révolution géopolitique et technologique du XXIᵉ siècle.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.