OPINION. « La démocratie peut-elle survivre aux dérèglements climatiques ? »

Serge Guérin et Philippe Naccache
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Serge Guérin et Philippe Naccache
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Par Serge Guérin, sociologue, professeur à l’Inseec GE et Philippe Naccache, enseignant-chercheur en développement durable à l’Inseec-GE
Bien des prises de parole ont réservé des surprises : mesures évidentes telles qu’ouvrir les fenêtres la nuit et les fermer la journée, congés climatiques de 5 jours à mettre en rapport avec les 27 jours de canicule de 2025, climatisation tous azimuts des bâtiments sans considération des finances publiques et sans rénovation thermique, ou encore les invocations à adapter le pays à +4 degrés, ce qui relève de la pensée magique à laquelle les écosystèmes s’avèreront probablement peu réceptifs… mais qui doit bien justifier une motion de censure du gouvernement…
L’ensemble de ces gesticulations ne déboucheront sur aucune politique d’adaptation ni à court terme ni à long terme. Il est, hélas, fort probable que les incendies qui ravagent le sud-ouest de la France, après la forêt de Fontainebleau, n’auront pas plus d’effet sur la réalité de notre politique d’adaptation au dérèglement climatique. Comment expliquer cet inquiétant constat ? On pourrait, sans trop se tromper, faire l’hypothèse que les partis politiques, et surtout leurs dirigeants, travaillent mal et parfois peu ou pas. Mais il est possible que le diagnostic soit encore plus préoccupant, et que le concours Lépine de la bonne solution ‘anti caniculaire’ ne soit le reflet d’une situation autrement plus inquiétante.
En effet, la surabondance d’élites politiques se traduit par un nombre accru de partis politique, et clubs de réflexions, qui créent une fragmentation des opinions. Celle-ci, croissante, s’avère nuisible à la construction d’un espace public où les arguments respectifs peuvent se confronter de manière rationnelle. Condition nécessaire à une démocratie efficace comme nous l’a montré Habermas. Dans ce contexte, il devient absolument nécessaire, pour les élites politiques, de se faire entendre, d’occuper une place dans le débat, et cela d’autant plus qu’elles doivent en affronter d’autres, médiatiques celles-ci, qui de talk-show en talk-show n’hésitent pas à faire connaître leurs analyses informées. A cela s’ajoute la ‘prolifération’ d’influenceurs disposant parfois d’une audience largement supérieure aux médias classiques et à la plupart des décideurs politiques. Cette surabondance ‘de paroles’, et la nécessité d’exister pour ceux qui les porte, exacerbe les débats. Dès lors, chacun portant l’anathème sur les autres, arguant de leur sottise, leur absurdité ou autres adjectifs qualitatifs de bon aloi, il s’avère impossible de construire des compromis sur la base d’éléments communs et rationnels partagés par tous.
Telle est peu ou prou la thèse de l’universitaire Peter Turchin, dans son ouvrage Le chaos qui vient. Celui-ci souligne les effets délétères de la surproduction d’élites au sein d’une société. Élites qui cherchent notamment des débouchés politiques rapides, sans toujours voir ces perspectives s’ouvrirles postes auquels elles aspirent. On peut aisément trouver des exemples dans le parcours erratique de nombreux responsables de partis, en particulier populistes, qui ont souvent cherché leur voie – et des postes- dans différentes officines partisanes. Cette situation se traduit notamment par l’émergence de partis populistes qui trouvent des relais et des militants, au sein de publics qui partagent souvent, un sentiment de déclassement. Cette situation devient particulièrement instable, lorsqu’elle se conjugue avec la paupérisation d’une partie de la population et l’incapacité de l’État, notamment en termes budgétaires, à agir. La situation que nous vivons n’est pas très éloignée de ce constat et le dérèglement climatique. va entraîner une exacerbation des tensions que connaît notre pays
Le sentiment de déclassement d’une partie de la population française, n’est pas qu’une vue de l’esprit et apparait bien réel. Il s’analyse notamment en termes de pouvoir d’achat alors que ce thème se situe régulièrement en haut des préoccupations des Français. Or, dans ce registre, fin du monde et fin du mois entretiennent une relation étroite. C’est ce que rappelle, Isabel Schnabel de la Banque Centrale Européenne. En effet, les citoyens sont soumis, du fait du dérèglement climatique, à trois formes d’inflation. La climateflation qui est la conséquence directe de l’augmentation des prix, notamment alimentaires, occasionné par les évènements climatiques extrêmes. La Greenflation qui résulte des politiques de transition énergétique à travers l’électrification de la production et des usages. Enfin, la fossilfaltion qui est liée à l’augmentation du prix des énergies fossiles, indépendamment des crises géopolitiques. Bien évidemment, ces formes d’inflations touchent plus fortement les ménages les plus pauvres et modestes surtout lorsque s’ajoutent l’achat de ventilateurs, climatiseurs et la consommation d’électricité nécessaire pour les faire fonctionner.
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Face à ces citoyens, l’État dépourvu de marge budgétaire, et parfois incapable de penser le phénomène climatique autrement qu’à travers des rapports et des plans éculés. L’absence de vision et de projets se retrouvent à tous les étages, de la rénovation des bâtiments, publics ou privés, à l’incapacité à penser et financer la végétalisation des villes, en passant par le développement de transports communs répondant aux besoins et usages des habitants, et des structures de santé capables de favoriser la prévention, l’accompagnement des plus âgés et d’accueillir les prochaines victimes des événements climatiques extrêmes.
Dans une telle situation d’impuissance de l’État et face à des populations qui, au-delà des classes populaires, qui seront certes les premières touchées, va s’appauvrir massivement et durablement du fait de l’augmentation des prix comme le montre le travail de Kotz en 2024 dans Communications Earth & Environnment , il y a un risque que nos démocraties ne se transforment en un espace chaotique dont aucune politique climatique ne pourra émerger.
Déjà, Hans Jonas, dans son ouvrage Le principe de responsabilité. Une éthique de pour la civilisation technologique en 1979, s’inquiétait de ce que les démocraties libérales étaient mal équipées pour résoudre les questions environnementales du fait de leur appétence pour le court-termisme notamment. Cependant, la situation actuelle est substantiellement différente de celle pensée par Jonas. En effet, celui-ci regrettait également la nécessite de faire des compromis ce qui ralentirait la réponse à apporter aux enjeux environnementaux. Nous n’en sommes même plus là. Imagine-t-on les responsables de la LFI, du PS, du bloc central, des LR et du RN deviser rationnellement, à partir d’éléments tangibles, sur les meilleures politiques à mener alors que le moindre rapport du GIEC ou de RTE ouvre à de multiples et discordantes interprétations ? Cette république du chaos ressemble de plus en plus à une ochlocratie où la volonté générale, qui ont peu le penser devrait consister en la volonté de vivre et faire société dans un régime climatique dégradé, se trouve dévoyée avec des accents de ‘volonté populaire’ propre aux régimes les moins démocratiques ? Il nous faut urgemment nous interroger si notre démocratie peut survivre elle aussi à la canicule, et si, il ne faudrait pas, à l’instar de la tyrannie bienveillante de Jonas, penser une démocratie en mesure de répondre à notre survie ? Aussi difficile et douloureux que ces termes puissent paraître, ne pas engager ce chantier, à partir d’éléments de débats rationnels, risque encore d’accroître la demande d’autorité. Rappelons que, selon le CEVIPOF, 73% des français souhaitent « un vrai chef en France pour remettre de l’ordre ».