OPINION. « Les banques européennes publient leurs comptes... Mais que veulent-elles financer demain ? »

Luc d'Anterroches
Ludovic ROUX - BearingPoint

Luc d'Anterroches
Ludovic ROUX - BearingPoint
Par Luc d'Anterroches, Associé BearingPoint (*)
Selon les estimations de Goldman Sachs rapportées par Reuters, les bénéfices avant impôts des banques européennes pourraient progresser de 11 % sur un an au deuxième trimestre. Une performance remarquable dans un environnement qui ne l’est guère.
Pourtant, à force de commenter ce que les banques ont gagné, nous risquons d’oublier une question autrement plus décisive : que sont-elles désormais disposées à financer ?
Cette interrogation n’a rien de théorique. La dernière enquête de la Banque Centrale Européenne sur la distribution du crédit fait apparaître un durcissement des conditions accordées aux entreprises de la zone euro, sous l’effet notamment des risques géopolitiques et énergétiques. Les secteurs automobile et manufacturier intensifs en énergie sont particulièrement concernés. Autrement dit, au moment même où l’Europe affirme vouloir reconstruire son autonomie industrielle, ses banques deviennent plus prudentes à l’égard de certaines des entreprises qui devront porter cet effort.
Cette prudence est compréhensible. La mission d’une banque n’est pas de transformer chaque priorité politique en crédit, encore moins d’ignorer les risques au nom d’une souveraineté abstraite. Mais le paradoxe mérite d’être regardé en face : jamais l’Europe n’a autant parlé de réindustrialisation, de défense, d’intelligence artificielle, de réseaux électriques ou de technologies critiques ; jamais, non plus, les besoins de capitaux associés à ces ambitions n’ont paru aussi considérables.
Le rapport Draghi estimait déjà entre 750 et 800 milliards d’euros par an les investissements supplémentaires nécessaires pour restaurer la compétitivité européenne. Des évaluations plus récentes de la BCE, intégrant notamment la montée des dépenses de défense, portent désormais ce besoin à près de 1 200 milliards par an entre 2025 et 2031. Ce changement d’échelle devrait modifier la nature du débat bancaire. Il ne s’agit plus seulement de savoir si les établissements européens sont suffisamment solides pour absorber la prochaine crise, mais s’ils peuvent contribuer à financer le prochain cycle de croissance.
Sur le papier, le secteur aborde cette nouvelle période avec des fondamentaux robustes. À la fin de 2025, les grandes banques supervisées par la BCE affichaient un rendement moyen des fonds propres de 9,53 %. Leur ratio de fonds propres durs atteignait environ 16,1 % et leur ratio de liquidité près de 159 %, des niveaux très supérieurs aux exigences minimales. La décennie passée à renforcer les bilans après la crise financière n’a donc pas été vaine : l’Europe possède aujourd’hui des banques mieux capitalisées, plus liquides et, dans l’ensemble, rentables.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Mais la solidité d’un bilan n’est pas une politique d’investissement.
Une banque peut présenter d’excellents ratios tout en privilégiant les actifs les plus liquides, les entreprises déjà établies ou les opérations offrant un rendement rapidement mesurable. Or, nombre de projets dont dépend l’autonomie européenne présentent exactement les caractéristiques inverses : ils sont longs, capitalistiques, technologiquement incertains et parfois difficiles à rentabiliser dans les premières années. Une usine de semi-conducteurs, une gigafactory, un réacteur nucléaire, un réseau de données souverain ou une chaîne industrielle de défense ne se financent pas comme un entrepôt commercial déjà loué.
Le véritable sujet des résultats bancaires ne réside donc pas uniquement dans le montant des bénéfices distribués ou conservés. Il tient à la capacité des établissements à transformer cette rentabilité en aptitude à prendre des risques productifs, améliorer la coordination des financements et des investissements à l’échelle européenne sans renoncer à leur discipline prudentielle.
Demander aux banques de tout financer serait pourtant une erreur. Elles accordent principalement des crédits, alors que les technologies émergentes et les projets industriels les plus risqués nécessitent souvent davantage de fonds propres, de garanties publiques ou de partage du risque. C’est précisément là que l’Europe demeure fragmentée : elle dispose d’une épargne abondante, mais peine à la diriger vers ses entreprises en croissance et ses infrastructures stratégiques.
La Banque européenne d’investissement apporte une indication intéressante. Les entreprises bénéficiant de ses financements investissent, en moyenne, 15 % de plus que des sociétés comparables et affichent une productivité supérieure de 5 %. Chaque euro de garantie apporté par le budget européen dans le cadre d’InvestEU permettrait, selon la BEI, de générer environ quinze euros d’investissement dans l’économie réelle. Ces chiffres rappellent qu’un financement public bien conçu ne remplace pas le capital privé : il peut le rendre possible.
L’urgence n’est donc pas d’imposer aux banques une liste administrative de secteurs à soutenir, mais de construire des mécanismes dans lesquels elles peuvent financer des projets longs sans porter seules des risques que ni leur modèle économique ni la réglementation ne leur permettent raisonnablement d’assumer. Garanties européennes, prêts syndiqués transfrontaliers, titrisation de portefeuilles industriels, cofinancements avec la BEI et mobilisation de l’épargne longue doivent devenir les instruments ordinaires d’une politique économique, et non des montages exceptionnels réservés aux périodes de crise.
Les publications trimestrielles devraient être une opportunité en termes de transparence des orientations ou de choix futurs. Les banques communiquent abondamment sur leurs ratios de capital/fonds propres (ROE/RONE), leurs objectifs de rentabilité et leurs distributions aux actionnaires. Elles devraient être davantage interrogées sur l’évolution et la nature de leurs financements et investissements à long terme : quelle part de leurs nouveaux crédits accompagne la modernisation industrielle, les infrastructures énergétiques, les technologies critiques ou la croissance des PME exportatrices ? Quels obstacles empêchent ces volumes de progresser ? Quels risques devraient être mutualisés avec les acteurs de la sphère publics ?
Il ne s’agit pas de transformer le banquier en planificateur, mais de reconnaître que l’allocation du crédit n’est jamais économiquement neutre. Elle contribue à déterminer quelles usines sortiront de terre, quelles innovations franchiront le cap de l’industrialisation et quelles entreprises resteront européennes après leur changement d’échelle.
Les investisseurs auront raison d’examiner les résultats publiés cet été. La rentabilité, la liquidité et la maîtrise du risque restent indispensables. Mais l’Europe ne gagnera pas la bataille de la compétitivité en contemplant la solidité de ses bilans. Une banque véritablement solide n’est pas seulement celle qui résiste aux crises ; c’est aussi celle qui sait financer et investir, et donc faire évoluer sa politique d’appétit aux risques (Risk Apetite Policy) et mieux se coordonner voire se rapprocher avec d’autres, l’économie qui devra leur survivre.
______
(*) Luc d’Anterroches est Associé chez BearingPoint, où il développe les activités du cabinet dans les services financiers, avec un focus sur la gestion d’actifs et de patrimoine. Il coordonne les bureaux européens et accompagne les équipes Solutions ainsi que BearingPoint Capital. Depuis 2006, il guide banques, assureurs et gestionnaires d’actifs dans leurs transformations majeures. Il a également contribué à l’extension internationale du cabinet, en renforçant la practice Financial Services à Singapour en 2012 et en participant à l’ouverture du bureau de Dubaï en 2014.