OPINION. « Palantir : réduire une dépendance ou équilibrer une interdépendance ? »

Véronique Chabourine
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Par Véronique Chabourine, analyste stratégique
À première vue, l’objectif paraît difficilement contestable. Dans des domaines aussi sensibles que le renseignement ou la sécurité intérieure, la maîtrise des outils technologiques constitue un enjeu de puissance. Pour comprendre cette décision, il faut rappeler pourquoi la France s’était tournée vers Palantir. Après les attentats de 2015, les services de renseignement devaient traiter des volumes croissants de données issues de sources multiples. Malgré les débats sur la souveraineté numérique, la plateforme Gotham offrait alors une solution immédiatement opérationnelle capable d’intégrer des données hétérogènes, de faire apparaître des liens entre individus, événements ou réseaux, et de transformer rapidement ces informations en renseignement exploitable. Cette efficacité explique son adoption par de nombreuses administrations occidentales, des agences américaines de renseignement à l’OTAN. ChapsVision est aujourd’hui présentée comme l’une des alternatives européennes les plus crédibles. Le cas allemand, qui a récemment intégré les solutions de ChapsVision dans certains domaines, semble illustrer davantage une logique de diversification et de coexistence technologique qu’un remplacement pur et simple de la solution américaine. Mais la véritable question dépasse sans doute le seul cas Palantir. La souveraineté consiste-t-elle à sortir de certaines dépendances ou à rééquilibrer des interdépendances ? Dans un monde structuré par les flux, la puissance repose moins sur l’indépendance absolue que sur la capacité à empêcher qu’une dépendance ne se transforme en vulnérabilité stratégique.
Cette question est d’autant plus légitime que le ministre de l’Intérieur Laurent Nunez reconnaissait devant le Sénat encore début 2026 que le développement de la solution ChapsVision n’était pas achevé. Dans les technologies critiques, la maturité d’une capacité est généralement évaluée à travers les niveaux de maturité technologique (Technology Readiness Levels). Le niveau le plus élevé, le TRL 9, correspond à une technologie ayant démontré son efficacité en environnement opérationnel réel. Cette évaluation ne constitue toutefois qu’une partie de l’équation. Dans la défense et le renseignement, le retour d’expérience opérationnel — ou RETEX — constitue également un critère déterminant. Il mesure les enseignements accumulés au fil des années d’utilisation, les adaptations réalisées face aux situations réelles et la capacité d’un système à faire ses preuves dans des contextes variés. Or, c’est précisément l’un des principaux atouts de Palantir. Au-delà de ses performances technologiques, la plateforme bénéficie de plus de vingt ans d’utilisation par les agences de renseignement américaines, les forces armées américaines et de nombreux alliés occidentaux.
Si réduire une dépendance stratégique peut contribuer à renforcer la souveraineté, celle-ci ne peut, dans un monde structuré par les interdépendances, être définie comme la simple réduction des dépendances. Une puissance est d’autant moins vulnérable qu’elle dispose elle-même de capacités, d’infrastructures ou de positions de marché dont les autres acteurs dépendent à leur tour, ce qui lui permet de négocier, de dissuader ou de résister à une contrainte extérieure.
La Commission européenne a identifié 137 dépendances stratégiques [1], dont 34 sont considérées comme critiques et difficilement substituables. Pourtant, la puissance contemporaine [2] repose moins sur la suppression de ces dépendances que sur le contrôle de certains points de passage stratégiques — ou chokepoints — dont dépend le système mondial. Finance, cloud, intelligence artificielle ou semi-conducteurs : une vingtaine de positions structurantes concentrent aujourd'hui une part importante du pouvoir économique et technologique mondial, dont une majorité demeure contrôlée directement ou indirectement par les États-Unis. L’Europe dispose déjà de plusieurs actifs stratégiques majeurs : ASML dans les semi-conducteurs, son marché de 450 millions de consommateurs ou encore sa puissance normative à travers le RGPD, le Digital Markets Act ou l’AI Act. L’enjeu n’est donc pas seulement de réduire certaines dépendances critiques. Il est aussi de consolider ces propres chokepoints et d’en développer de nouveaux afin de mieux équilibrer les interdépendances.
La maîtrise d’un chokepoint ne suffit toutefois pas à créer un rapport de force. Encore faut-il disposer des instruments permettant de l’activer. Les États-Unis tirent leur puissance de position de centralité telles que le dollar ou leur domination dans certaines technologies, mais également de leur capacité à mobiliser des sanctions, des contrôles à l’exportation ou des restrictions d’accès lorsque leurs intérêts sont en jeu. L’Union européenne dispose déjà d’instruments comparables : sanctions économiques, contrôle des investissements étrangers, Foreign Subsidies Regulation ou encore Anti-Coercion Instrument [3]. L’enjeu n’est donc plus seulement leur existence, mais leur mobilisation effective. Car une position stratégique ne devient un levier de puissance que lorsqu’un acteur est prêt à l’utiliser pour défendre ses intérêts lorsque l’équilibre du rapport de force l’exige.
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La souveraineté n’est pas la somme des dépendances supprimées. Elle repose aussi à la capacité à équilibrer les interdépendances et à empêcher qu’elles ne se transforment en vulnérabilités stratégiques.
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Sources :
[^1]: Commission européenne, Strategic Dependencies and Capacities, 2021.
[^2]: Farrell H. & Newman A., Weaponized Interdependence: How Global Economic Networks Shape State Coercion, International Security, 2019.
[^3]: Règlement (UE) 2023/2675 établissant l’Anti-Coercion Instrument.