OPINION. « Quand on en appelle à la responsabilité citoyenne pour masquer l’irresponsabilité publique, c’est le contrat social qu’on éreinte »

Philippe Naccache et Julien Pillot
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Philippe Naccache et Julien Pillot
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Si le problème est réel, quoique légèrement amplifié (là où Franck Louvrier évoque le chiffre de 9L d’eau par chasse, la consommation des modèles modernes oscille plutôt entre 3L et 6L), on peut néanmoins s’interroger quant à la nature et à l’efficience des mesures qu’il pousse dans le débat public pour régler le problème.
Par Philippe Naccache et Julien Pillot, enseignants-Chercheurs, Inseec Grande Ecole, Groupe Omnes Education
Qu’il s’agisse de demander aux particuliers de s’équiper de chasses d’eau plus économes, ou d’imposer aux promoteurs immobiliers de doter les nouvelles constructions d’un circuit secondaire dédié aux eaux usées, on comprend que la logique est toujours la même : faire reposer sur le particulier, de façon directe ou indirecte, le coût de l’adaptation au changement climatique, là où la responsabilité de la puissance publique est pourtant sans commune mesure. Faut-il rappeler à Franck Louvrier que le rendement de notre réseau de distribution d’eau potable n’est que de 81% ? Et que chaque année, ce sont près d’un milliard de m3 d’eau potable qui se perdent dans les fuites de canalisation, soit l’équivalent de la consommation annuelle d’environ 16 à 18,5 millions d’habitants ?
Incapable d’entretenir ses quelque 996000 Km de canalisations, la puissance publique s’en remet donc aux particuliers pour faire en aval ce qu’elle ne veut/peut plus assumer techniquement et/ou financièrement en amont. Ce sujet serait anecdotique s’il ne renvoyait pas à de multiples aspects des politiques de transition écologique. De la rénovation thermique des bâtiments à la climatisation, en passant par l’électrification des modes de chauffage et des usages, la logique de la puissance publique et des politiques est toujours la même. Opérer un tel renversement rhétorique, où le politique tente de se défausser de ses responsabilités en les faisant supporter aux citoyens, est particulièrement dérangeant. Non seulement cette approche revient souvent à traiter les symptômes plutôt que les causes, mais surtout elle nous éloigne de la mise en œuvre des politiques nécessaires pour au moins deux raisons. D’une part, stigmatiser sans cesse les individus ne peut que produire de la polarisation et in fine un rejet massif des politiques de transition et un blocage démocratique. D’autre part, faire reposer le coût de l’adaptation aux particuliers les plus aisés, qui sont déjà les plus taxés par ailleurs, outre de créer une forme de double imposition déguisée, risque d’éroder le consentement à l’impôt.
D’une certaine manière, la puissance publique emprunte aux milieux d’affaires une technique parfaitement maîtrisée consistant à faire porter aux consommateurs les responsabilités qui échoient aux producteurs.
Ainsi, ce n’est pas le producteur qui est responsable de l’empreinte environnementale de son produit, mais le consommateur qui cherche des prix bas. Ce n’est pas le producteur qui est responsable de ne pas modérer son réseau social et de laisser s’y propager des contenus problématiques, mais le consommateur qui les émet et qui les gobe passivement. Ce n’est pas le producteur qui est responsable de la nocivité de ses produits, mais le consommateur qui s’est mal informé, a sur-consommé ou en fait un usage irresponsable. Et lorsqu’une taxe carbone ou comportementale, un malus écologique ou une obligation de réparation, sera établi pour discipliner les producteurs, les coûts liés à cette mesure seront quasi-systématiquement reportés sur le consommateur.
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La technique est rodée et elle semble désormais se substituer aux véritables politiques de transition écologique. Par exemple, quand on sait que c’est le microclimat qui alimente la surchauffe des logements, que valent les injonctions à agir uniquement au niveau des habitations ? De même, quand Valérie Masson, dans son article ‘Comprendre les ilots de chaleur urbains’ dans CNRS Le Journal, rappelle que la « concentration des bâtiments et l’imperméabilisation des surfaces » ou encore le béton jouent un rôle plus important dans l’apparition des ilots de chaleurs urbains que la pollution ou la climatisation, pourquoi placer le curseur sur les particuliers ? Le politique voudrait-il détourner l’attention de ses responsabilités en matière d’insuffisance et de retard dans l’adaptation au changement climatique, et se défausser sur le citoyen, qu’il ne s’y prendrait pas autrement.
Las, le citoyen n’est pas dupe. Il sait résider dans l’un des pays les plus fiscalisés au monde et, à ce titre, attend de la puissance publique qu’elle assume son rôle et toutes ses responsabilités. Cette exigence est à la base même du contrat social Français, lequel n’a jamais semblé aussi fragilisé alors que les partis politiques, tout à leur clientélisme ordinaire face à une société archipélisée, se lancent dans un concours Lépine des propositions les plus symboliques, pour ne pas dire populistes. En cherchant dans la communauté d’en-face un bouc-émissaire facile, pour éviter d’avoir à affronter le caractère systémique du problème. Ici, les propriétaires de piscine. Là, les afficionados de barbecues. Quand ce ne sont pas les voyageurs qui prennent l’avion, les propriétaires de maisons individuelles, les plaisanciers ou les skieurs. Nettement plus simple que d’engager les profondes politiques d’adaptation climatique dont on a besoin, que ce soit au niveau national ou local.
Avant de demander à la population davantage d’efforts, nos dirigeants politiques devraient assumer leur propre (ir)responsabilité. De celle qui appelle à rendre des comptes à la population quand la septième puissance économique du monde se réveille 23 ans après la canicule de 2003 dans un pays où l’ensemble des hôpitaux et des bâtiments publics recevant des publics fragiles ne sont toujours pas climatisés, en dépit d’une journée de solidarité adoptée en 2004 !
Les Français ont déjà fait beaucoup. Il faudra probablement leur demander encore, mais cela ne peut se faire sans une puissance publique et des politiques en mesure de démontrer leur exemplarité et la bonne gestion du budget public. Le risque est grand de faire voler en éclat le contrat social. Avec les échéances électorales de 2027, ce serait jouer avec le feu dans un pays où, au sens propre comme figuré, le risque d’embrasement est maximal.
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