OPINION. «L’IA menacerait 5 millions d'emplois en France ? Tant mieux ! Elle va en créer le double ! »
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Emma Pariente
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Par Emma Pariente, co-fondatrice & CEO de AI Sisters (*)
La moitié qui fait peur. L'autre moitié, celle qui dérange davantage parce qu'elle oblige à penser différemment, personne ne se presse vraiment de la raconter.
On a une relation particulière avec la destruction. Elle est concrète, immédiate, photographiable. On peut nommer le comptable dont le poste a disparu, filmer le bureau vide, donner un visage au drame. La création, elle, est invisible jusqu'à ce qu'elle existe. On ne peut pas interviewer un métier qui n'a pas encore de nom.
Pourtant, le précédent est là. En 1980, personne ne savait que le Web allait engendrer des millions de développeurs, de community managers, d'UX designers, de data analysts. Ces métiers n'existaient pas. Ils représentent aujourd'hui des dizaines de millions de postes dans le monde. Le Forum Économique Mondial est sans ambiguïté sur le cycle actuel : pour 92 millions d'emplois supprimés d'ici 2030, 170 millions seront créés. Solde net positif. Ce n'est pas de l'optimisme béat, c'est de l'arithmétique.
Et pas seulement des emplois liés à de nouveaux métiers. L'IA crée de l'activité, et l'activité crée des emplois. Regardez OpenAI. En novembre 2022, quand ChatGPT sort, l'entreprise compte 770 salariés. Deux ans plus tard, ils sont plus de 7 000. Une croissance de plus de 700 % en à peine deux ans. Ce n'est pas un cas isolé : autour d'OpenAI, des centaines de startups ont émergé, des milliers de postes ont été créés dans des métiers qui n'existaient pas, dans des entreprises qui n'existaient pas. L'IA génère une activité économique colossale, et cette activité a besoin de personnes qualifiées pour la faire tourner.
Ce qu'on oublie dans le débat sur les emplois menacés, c'est que chaque grande révolution technologique a d'abord été perçue comme une menace nette. Elle s'est révélée être un moteur net. Le métier à tisser mécanique, la chaîne de montage, l'informatique de gestion : à chaque fois, les plus alarmistes ont eu raison sur la destruction et tort sur l'essentiel.
Ce que l’on voit sur le terrain, c'est une fracture qui se creuse. Pas entre ceux qui ont un emploi et ceux qui n'en ont pas mais plutôt entre ceux qui ont pris le virage de l'IA et ceux qui attendent.
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Et cette fracture, elle a quelque chose d'assez vertigineux. Parce que quelqu'un qui a dix ans d'expérience dans son domaine et qui maîtrise l'IA, c'est un profil hors norme. Pas parce qu'il utilise un outil de plus, mais parce que la combinaison expertise métier plus IA crée quelque chose de radicalement différent. Il sait quand la réponse du modèle est juste ou fausse dans son contexte précis. Il sait affiner ses prompts, itérer sur les outputs, détecter les hallucinations. Il produit en une heure ce qu'il produisait en une journée, avec un niveau de qualité supérieur.
Ce profil là, les entreprises vont se le disputer. Et il n'y en a pas assez.
À l'inverse, quelqu'un qui refuse de toucher à ces outils, quelle que soit son expérience, va se retrouver dans une situation de plus en plus inconfortable. Non pas parce que l'IA le remplace, mais parce que ses collègues qui utilisent l'IA, eux, produisent deux à trois fois plus vite. Ce différentiel de productivité, à terme, pose des questions.
L'IA absorbe des tâches, pas des métiers. La saisie, le tri, la synthèse mécanique, la rédaction standardisée. Elle libère du temps humain pour ce que les machines ne savent toujours pas faire : juger, convaincre, créer du lien, assumer une responsabilité.
Le vrai risque n'est pas que l'IA prenne nos emplois. C'est qu'on laisse ce temps libéré se perdre faute d'avoir su quoi en faire. Et c'est exactement là que se joue la vraie question pour les entreprises françaises : est-ce qu'on forme nos équipes maintenant, ou est-ce qu'on attend que le retard soit impossible à rattraper ?
L'affiche provocatrice de San Francisco résumait tout avec la franchise un peu brutale de la communication américaine : "AI will replace you. Unless you're using it." C'est réducteur. Mais c'est exactement la bonne question. Pas : va-t-on perdre des emplois ? Mais : qui on décide d'embarquer, et qui on laisse sur le quai ? Ce choix-là n'a rien d'artificiel. Il est entièrement humain.
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