OPINION. « COP30 : entre renoncement et récupération opportuniste »
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Eric Muraille Philippe Naccache Julien Pillot
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Par Eric Muraille, Philippe Naccache et Julien Pillot (Inseec Grande Ecole, Groupe Omnes Education)
L’accord de Paris sur le climat, adopté par 196 pays en 2015, avait fixé des objectifs ambitieux en matière de contrôle des émissions de CO₂ afin de maintenir le réchauffement climatique en dessous du seuil symbolique de +1,5 °C par rapport à l’ère préindustrielle et éviter ses effets les plus catastrophiques. Or, depuis 2015, bien loin de diminuer, les émissions globales de CO₂ ont même atteint des records, jusqu’à enregistrer en 2024 la « plus forte hausse depuis le début des mesures modernes en 1957 ». Année la plus chaude jamais enregistrée, 2024 aura aussi marqué les esprits par la multiplication des catastrophes climatiques.
C’est donc sans surprise que le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres, vient de déclarer que le seuil de 1,5 °C serait inévitablement dépassé ces prochaines années. Les projections font état de scénarii entre + 2,3°C et + 2,8 °C d’ici la fin du siècle, selon que les états tiennent leurs engagements ou poursuivent leurs politiques actuelles. Et ce, sans compter la sortie des Etats-Unis de l’accord de Paris et la politique du « drill baby drill » poursuivie par Donald Trump. Dans ce contexte de renoncement, la COP30 semble dominée par les tentatives de présenter comme des stratégies de lutte contre le changement climatiques des projets qui serviront avant tout la croissance des économies nationales des pays du Sud.
La croissance économique du Sud explique une large part de l’échec des accords de Paris. L’Europe et les E.-U. ont respectivement dépassé leur pic d’émission de CO₂ en 1990 en 2007. Depuis, l’Europe a réduit ses émissions de 30-35% et les USA d’environ 15-20%. Ensemble, ils ne représentent guère plus de 20% des émissions mondiales actuelles. A l’opposé, la Chine et l’Inde, qui représentent à elles seules plus de 40% des émissions mondiales, n’ont pas encore atteint leur pic d’émission.
La Chine s’est engagée à réduire de 7% à 10% ses émissions de gaz à effet de serre (GES) d’ici 2035 grâce à une transition massive vers les énergies renouvelables. L’Inde, dont l’économie dépendait encore en 2023 à 46,4% du charbon, espère l’atteindre la neutralité carbone en 2070. Quant au Brésil, hôte de la COP30, il vient d’approuver des forages pétroliers près du fleuve Amazone, soulevant des questions sur la sincérité de ses ambitions climatiques alors que le pays connaît une croissance économique modérée.
Ainsi, même si le nord est historiquement responsable de près de 30 % des émissions de CO₂ depuis 1850, c’est bien la croissance des économies du Sud qui détermine désormais la trajectoire climatique et les rejets de GES.
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L’emballement incontrôlable des émissions de CO₂ faisant suite à l’effondrement des puits de carbone naturel tels que les forêts et océans, lesquels absorbent chacun un quart des émissions de CO₂, constitue l’autre risque majeur auquel nous sommes confrontés.
Les forêts et les sols ont seulement absorbé entre 1,5 milliard et 2,6 milliards de tonnes de CO₂ en 2023, loin derrière les 9,5 milliards de 2022, notamment en raison de la sécheresse en Amazonie et du fait des incendies au Canada et en Sibérie.
L’absorption du CO₂ par les océans n’a pas encore diminué. Mais c’est la photosynthèse réalisée par les écosystèmes marins qui est à l’origine de la séquestration sur le très long terme du CO₂ sous la forme de sédiments par les océans. Or, les écosystèmes océaniques sont fortement impactés par la hausse des températures. Une augmentation de 1–2 °C audessus de la normale locale empêche la symbiose entre coraux et phytoplancton, ce qui entraine leur blanchissement et une augmentation de leur sensibilité aux maladies. Une mortalité exceptionnelle des récifs coralliens a récemment été observée, ce qui, d’après les experts, pourrait signifier qu’un point de basculement a été franchi. La disparition des coraux affecterait la séquestration du CO₂ mais également la protection des côtes contre les ouragans et la sécurité alimentaire des populations dépendant de la pêche.
Si l’effondrement des puits de carbone naturel se poursuit et s’amplifie, nous risquons d’observer un emballement du dérèglement climatique bien au-delà de ce que prévoient les modèles actuels.
Afin de concilier croissance économique et diminution des émissions de CO₂, les états semblent toujours plus privilégier le technosolutionnisme sans nécessairement penser aux conséquences pour les écosystèmes et aux effets rebonds qui peuvent en découler.
Le Brésil, par exemple, appelle à quadrupler la production mondiale de "carburants durables", ce qui inclus les biocarburants dont il est l’un des leaders mondiaux. Or, la production de biocarburants est pointée comme l’une des principales causes de destruction des forêts primaires. C’est d’ailleurs la destruction de ses forêts qui a fait du Brésil le quatrième émetteur mondial de GES entre 1850 et 2021.
Ailleurs, un nombre croissant d’Etats semble privilégier les projets de capture et de stockage du CO₂ (Carbon Capture & Storage ou Carbon Dioxide Removal). Or, non seulement ces projets ne peuvent se révéler rentables sans une valorisation plus élevée de la tonne CO₂ sur les marchés carbone, mais ils sont très voraces en énergie et posent, à l’image de Climeworks, de vraies questions d’efficacité en cas de mise à l’échelle. Et la forte croissance de l’activité industrielle associée à ces projets risque paradoxalement d’accélérer l’effondrement des puits de carbone.
A cet égard, une récente étude publiée dans la revue Nature relativise fortement le potentiel de l’enfouissement géologique du CO₂ pour lutter contre le changement climatique. Celui-ci serait dix fois plus faible qu’attendu. Dès lors, certains se tournent donc vers l’océan, dont ils espèrent augmenter la capacité de captage et de stockage du CO₂. Or, ces stratégies, encore expérimentales, présentent aussi des limites et surtout suscitent des inquiétudes pour les écosystèmes marins. Certains appellent déjà à bannir ces stratégies, jugées trop incertaines et risquées. Sans oublier l’effet Jevons que ces solutions pourraient provoquer car, dès lors qu’elles seraient déployées à très grande échelle, que resterait-il de nos incitations à réduire les émissions et à atténuer la pression sur les ressources naturelles ?
Le dernier rapport du GIEC (AR6, 2022, Groupe de travail III : Mitigation of Climate Change) affirmait clairement que la sobriété était indispensable pour limiter le réchauffement climatique, en complément des innovations technologiques et de l’efficacité énergétique. Il estimait que les changements de comportements et les politiques de sobriété pourraient, à eux seuls, réduire jusqu’à deux tiers des émissions mondiales d’ici 2050 et concluait que sans sobriété, la neutralité carbone était impossible sauf à recourir à des volumes de captation de CO₂ irréalistes.
Force est de constater que depuis 2015, les COP sont de plus en plus dominées par une volonté politique de préserver la croissance en misant sur des technologies de plus en plus risquées. Cette tendance s’est aggravée avec les COP28 et 29, réalisées dans des pays producteurs d’énergie fossiles, et qui avaient tout intérêt à ne pas relayer l’appel à la sobriété du GIEC. Il n’en sera sans doute pas autrement pour la COP30. L’absence de représentant de haut niveau de plusieurs pays majeurs comme les E.-U. et la Chine est le signe que les COP sont devenues des messes climatiques sans la moindre chance de changer la trajectoire conduisant à un monde dépassant allègrement les +2°C.
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