OPINION. « Révolte iranienne : il eût suffi qu’un uniforme change de camp »

Jean-Christian Kipp
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Par Jean-Christian Kipp, Chef d'entreprise, fondateur du fonds Odysseus pour la défense des libertés (*)
L’intervention militaire de la coalition israélo-américaine fut intense, précise et spectaculaire. Elle n’a cependant pas eu l’effet mobilisateur attendu. Les frappes ciblées sur les dignitaires du régime et le dispositif balistique ont coïncidé avec l’arrêt des manifestations : la conjonction historique entre révolte populaire et attaque militaire n’a pas eu lieu. Le système répressif, lui, a continué à plein régime, enchaînant les exécutions à un rythme sans précédent.
Tout à la poursuite de ses objectifs prioritaires, la coalition a oublié qu’une dictature ne se défait pas de l’extérieur. Elle s’était pourtant bien gardée de procéder à une invasion terrestre, se souvenant du désastre afghan. Mais elle n’a pas suivi le corolaire de cette leçon : pour réussir, l’opération militaire devait prioritairement soutenir la révolte. Quand bien même le sort des Iraniens lui importerait peu. Sans la destitution totale du régime dont seul un soulèvement interne est capable, Téhéran ne renoncera jamais à ses objectifs nucléaires et ses proxys
Trump avait évoqué un soutien aux insurgés, promettant que « l’aide était en route ». Dans les faits, rien n’a été fait.
On ne peut s’empêcher de penser à un rendez-vous manqué avec l’histoire, une occasion exceptionnelle de défaire une dictature islamiste qui ne se présentera pas avant longtemps. Ni oublier ces dizaines de milliers de jeunes gens sacrifiés en pure perte, n’ayant que leur courage à opposer à la répression sanglante d’un régime militaire et policier.
Trois erreurs décisives peuvent être invoquées.
La première fut l’absence de préparation à un soutien militaire aux manifestants. Armer une révolte suppose, en amont, des circuits de distribution, la formation de combattants, l’identification de réseaux internes capables d’agir. Rien de cela n’a été engagé. Outre la difficulté de la tâche dans un pays sous surveillance permanente, ce n’est certes pas dans la nature d’un Trump de mener ces guerres de l’ombre. Il leur préfère des coups d’éclat rapides et spectaculaires, plus propices à flatter son ego.
La deuxième erreur fut l'injonction paternaliste, lancée par Trump au premier jour des bombardements et relayée par Reza Pahlavi, qui n’a rien d’un chef de guerre, invitant les manifestants à ne pas descendre dans la rue. Aussi bien intentionnée fût-elle, cette consigne a instillé l’attentisme au moment précis où il fallait galvaniser les énergies et profiter du chaos. Plus encore, les inévitables dommages collatéraux, effectifs ou inventés, ont eu un effet de désamorçage que seule une montée en puissance extrêmement rapide de la révolte pouvait éviter.
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La troisième erreur fut le refus d’armer les milices régionales. Les minorités ethniques, souvent discriminées et revendicatrices, représentent plus de 40% de la population : Kurdes, Arabes, Baloutches ou Qashkais. Certaines auraient pu former avec les manifestants des poches de résistance susceptibles de s’étendre. Mais pas sans aide extérieure. Le 7 mars, Trump refusait l’aide militaire promise aux Kurdes « pour ne pas ajouter à la complexité du conflit », évoquant indirectement l’opposition turque à l’opération. Les Kurdes ne sont pas montés au combat.
Le 4 mars 2026, les Faucons d'Ahwaz, des indépendantistes arabes actifs depuis 2016, attaquaient le quartier général des Pasdarans dans la province pétrolière du Khouzestan et s’emparaient de leurs armes. Une semaine plus tard, les forces israéliennes frappaient la même base. Puis, plus rien. Pas de réaction en chaîne. Le succès des Faucons n’eut pas de lendemain.
Il y a toujours quelque chose de mystérieux dans un soulèvement populaire. A partir de quel moment la révolte change de dimension et se mue en révolution ? Ou au contraire s’effondre ? Quel évènement précis, quelle image crée cet élan irrésistible et généralisé qui conduit à la victoire ?
Si l’on prétend que seul un mouvement interne peut défaire un régime islamiste, on ne peut attribuer son échec aux seules insuffisances extérieures. L’échec est aussi, et d’abord, celui du peuple iranien. Deux éléments lui firent défaut : un leader et une branche armée.
Toute révolution a besoin d’un visage. La révolution islamique eut celui de Khomeini. La révolte de 2025 n’a pas trouvé le sien. Aucune figure n‘a réussi à s’imposer comme le porte-étendard charismatique et fédérateur de la révolte. Et sans doute, les manifestants n’ont-ils pas assez éprouvé la nécessité d’en faire apparaître une. La révolte fin 2024 de la jeunesse géorgienne contre la mainmise russe avait souffert du même syndrome.
Mais la lacune la plus dommageable fut l’absence de défection militaire de haut rang. Pourquoi aucun général parmi les centaines qui commandent l’Artesh, l’armée régulière forte de 400 000 hommes, numériquement supérieure à celle des Pasdarans, n’a retourné son arme contre le pouvoir et rejoint le camp du peuple ? Le basculement militaire eût été ce déclic qui convoque la réaction en chaine. Non seulement il fait passer la révolte de l’état de victime à celui d’attaquant, mais ce franchissement du Rubicon aurait brisé l’unité de l’appareil répressif, et signalé au peuple que le régime se fissure jusqu’en son cœur. Nombre de dictatures, de Ceausescu à Ben Ali, sont mortes en quelques heures du refus d’un général de tirer sur la foule.
Personne n’y est encore parvenu : renverser une dictature théocratique est d’une difficulté extrême.
La dimension religieuse ajoute un obstacle. Même lorsque les excès de l’islamisme sont rejetés avec force, la religion commune crée un liant qui affaiblit la démarche révolutionnaire. L’appareil répressif iranien préfigure les dictatures du futur : surveillance par caméras, écoute généralisée, reconnaissance par intelligence artificielle. Il anticipe les dissidences, punit sur le fait, et longtemps après. Terriblement puissant, il associe par centaines de milliers police régulière (Faradja), Pasdarans fanatisés et miliciens bassidjis. Paranoïaque, il surveille la foule, comme ses propres rangs. A ce bâton protéiforme, s’ajoute une carotte érigée en système. Le dispositif répressif possède des pans entiers de l’économie. Et tout soutien du régime reçoit aides, priorités et pots-de-vin.
Il devra être bien avisé et valeureux, ce général qui décidera de changer son fusil de camp.
Huit épisodes insurrectionnels identiques en nature, pacifiques et spontanés, ont montré aux iraniens que la rue seule ne renverse pas une dictature. Les massacres peuvent s’y poursuivre indéfiniment. La révolution iranienne ne se fera pas sans un changement de paradigme et une sérieuse préparation.
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(*) Jean-Christian Kipp est à la fois reporter de guerre, aventurier, entrepreneur, mécène, et anticonformiste. Aventurier, il a participé à de nombreuses expéditions depuis les années 80. Il a été volontaire humanitaire en zone de guerre, puis reporter en couvrant notamment le conflit afghano-sovétique (1985 à 1989), les derniers jours des Khmers Rouges au Cambodge (1993), la naissance du mouvement Taliban (1994), les conflit syrien (2020), ukrainien (2022), arménien (2023), et les émeutes en Géorgie (2024). Il écrit régulièrement dans la revue de géopolitique Politique Internationale. Entrepreneur, Jean-Christian Kipp a créé une dizaine de sociétés, notamment dans le domaine de la santé. La vente de ces sociétés en 2020 a permis de créer le Fonds Odysseus, ce qui lui garantit une stricte indépendance. La vocation d’Odysseus est de promouvoir la liberté sous toutes ses formes. Il est vice-président de la Société des Explorateurs Français.