OPINION. « Faites de la science ! »
latribune.fr

Elyès Jouini
Photo DR
latribune.fr

Elyès Jouini
Photo DR
Par Elyès Jouini, Administrateur de l’Institut universitaire de France (IUF), titulaire de la Chaire UNESCO « Femmes et Science », Université Paris Dauphine-PSL (*)
La science n’est pas seulement une activité réservée aux laboratoires et aux chercheurs. Elle est une manière de voir le monde, d’enquêter sur ses mystères, de formuler des hypothèses et de chercher des preuves. Elle nous apprend à douter, à confronter les idées, à accepter que nos savoirs soient toujours en mouvement. Elle nous apprend aussi à coopérer : dans la science contemporaine, nul ne découvre seul. Chaque résultat est le fruit d’échanges, de débats, parfois de désaccords féconds qui conduisent à un consensus plus solide.
C’est là un des grands enseignements de la formation par la recherche : après trois ou cinq ans de travaux à la pointe des connaissances, le chercheur ou la chercheuse sait que les savoirs ne sont jamais définitifs. Il ou elle sait qu’il faut recueillir les meilleures expertises, les confronter entre elles et à la réalité. Qu’à un problème donné, il peut y avoir plusieurs solutions ; qu’une solution n’est jamais définitive et qu’elle peut, à son tour, ouvrir de nouveaux questionnements. Cette posture – mêlant rigueur, curiosité et humilité – est précieuse bien au-delà du monde académique : elle façonne des citoyennes et des citoyens capables de raisonner, d’évaluer des arguments, d’adapter leurs décisions aux faits nouveaux.
Pourtant, nous l’avons vu au cours de la crise sanitaire liée au Covid-19 : le dialogue entre science et société n’est jamais acquis. La science a parfois semblé hésitante, se contredisant d’une semaine à l’autre. Mais c’est ainsi qu’elle avance : par essais et erreurs, par confrontation à des données nouvelles. Si ce processus n’est pas compris et expliqué, il peut alimenter la défiance et les discours complotistes. D’où l’importance de rendre visible cette fabrique du savoir : montrer que la contradiction est un moteur de progrès, que changer d’avis n’est pas un aveu de faiblesse mais un signe de vitalité intellectuelle.
À l’IUF, nous sommes près de 3 000 enseignants-chercheurs, issus de toutes les disciplines, à mener de front enseignement et recherche. Notre mission ne se limite pas à produire des savoirs : elle consiste aussi à les partager, à expliquer comment ils se construisent, à rendre visible ce cheminement fait de doutes, d’essais, d’erreurs et d’avancées. Car c’est dans cette transparence que se joue la confiance entre science et société. C’est aussi dans ce dialogue que se dessinent les grandes orientations de recherche : en écoutant les attentes de la société, en intégrant les grands défis contemporains – transition écologique, énergies, intelligence artificielle, justice sociale, mutations culturelles, démocratie, etc. – nous contribuons à élaborer des solutions qui ne soient pas seulement techniquement robustes mais socialement pertinentes.
Partager la science avec le plus grand nombre est donc essentiel. Cela ne signifie pas seulement transmettre des résultats : il s’agit d’ouvrir les portes du processus scientifique, de montrer que la recherche est une aventure collective, créative, inspirante et souvent porteuse d’émerveillement.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Partager la science avec le plus grand nombre, c’est aussi rappeler qu’elle est le fruit d’un investissement public, donc un bien commun : chacun a le droit d’y accéder, de s’en saisir, d’en débattre. Et pour qu’elle soit vraiment un bien commun, il faut que toutes et tous puissent y contribuer.
Favoriser l’accès des femmes aux carrières scientifiques et rendre visibles leurs contributions est crucial : chaque regard élargit le champ des questions posées et enrichit les réponses. Partager la science, c’est aussi mettre en lumière les parcours de chercheuses d’hier et d’aujourd’hui, afin que les jeunes filles, elles aussi, puissent se projeter dans ces métiers et y apporter leur créativité et leur énergie.
Cette rencontre entre le public et la science ne se limite pas à susciter des vocations. Elle nourrit la citoyenneté elle-même : en comprenant que les savoirs peuvent évoluer, nous apprenons à faire preuve de curiosité et d’esprit critique, deux qualités indispensables pour construire le monde de demain. Face aux fausses informations et aux simplifications abusives, ces qualités deviennent des armes de discernement. Elles permettent de mieux débattre, de mieux décider collectivement.
Alors, en ce mois d’octobre, franchissez le pas. Allez rencontrer des chercheurs et chercheuses près de chez vous : assistez à une conférence, entrez dans un laboratoire ouvert au public, participez à une expérience, posez des questions. Laissez-vous surprendre par l’inattendu, par la beauté d’un raisonnement élégant, par l’ingéniosité d’une expérience. La science est vivante, elle est un bien commun – et nous avons besoin de toutes les intelligences, de toutes les voix, de tous les talents pour l’enrichir.
Parce que faire de la science, c’est accepter d’entrer dans une conversation collective, de se laisser transformer et enrichir par des idées nouvelles, d’imaginer des futurs possibles. C’est, en somme, exercer pleinement notre citoyenneté. Car faire de la science, c’est aussi faire société !
_____
(*) Elyès Jouini est l’Administrateur de l’Institut universitaire de France. Il est professeur de mathématiques et d'économie à l'Université Paris Dauphine-PSL où il est titulaire de la Chaire UNESCO. Il a été vice-président de cette université et président de sa fondation. Diplômé de l’École normale supérieure (Paris, rue d’Ulm), il a été major à l’agrégation de mathématiques, et est titulaire d'un doctorat et d'une Habilitation à diriger des recherches de l'Université Paris 1 Pantéon-Sorbonne. Il a notamment été professeur dans cette université ainsi qu'à l'ENSAE (Ecole nationale de la statistique et de l’administration économique) et à la Stern School of Business (New-York University).
latribune.fr