OPINION. « La République islamique dans une impasse historique »

Hamid Enayat
DR
Par Hamid Enayat, politologue spécialiste de l’Iran
Refuser tout compromis avec les États-Unis risquerait d'accélérer l'effondrement économique et d'alimenter une nouvelle vague de contestation populaire. Mais accepter un accord avec Washington reviendrait à fragiliser les piliers idéologiques sur lesquels le régime s'est construit depuis plus de quarante ans. Dans les deux cas, le risque est identique : voir les divisions du sommet menant au soulèvement dans la société.
Les indicateurs économiques illustrent l'ampleur de cette impasse. Plusieurs économistes iraniens mettent aujourd'hui en garde contre une aggravation sans précédent de la crise. Hojjatollah Mirzaei, ancien directeur des caisses nationales de retraite, estime que la croissance pourrait tomber cette année entre –8,5 % et –10 %, tandis que près de 4,5 millions d'Iraniens supplémentaires basculeraient sous le seuil de pauvreté. Dans un tel contexte, l'hypothèse d'une inflation à trois chiffres et d'une nouvelle dépréciation de la monnaie nationale n'apparaît plus comme un scénario extrême.
Confrontée à une inflation à trois chiffres, à l'effondrement de la monnaie nationale et aux coûts considérables d'une guerre vaine, une partie importante des centres de décision est désormais parvenue à une même conclusion : sans une réduction des tensions avec les États-Unis, le statu quo n'est plus tenable. Mais ce qui apparaît comme une nécessité économique est perçu, par une autre partie du pouvoir, comme un danger existentiel.
Depuis sa création, la République islamique est traversée par des rivalités entre deux grandes factions. Toutes deux poursuivent le même objectif — assurer la survie du régime — mais divergent profondément sur les moyens d'y parvenir. Autrefois, cette opposition opposait les soi-disant « réformateurs » aux « conservateurs ». Aujourd'hui, le clivage est plus profond et plus radical.
D'un côté se trouve le courant Pâydari, dirigé par Saïd Jalili, candidat à la dernière élection présidentielle et longtemps considéré comme le favori du précédant guide suprême Ali Khamenei, tué dans les bombardements du février dernier. Ce courant, qui représente largement le noyau idéologique le plus intransigeant du régime, estime que tout accord avec Washington ouvrirait la voie à l'effondrement de la République islamique.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

À l'inverse, une partie des Gardiens de la Révolution et du gouvernement considère que la poursuite de la confrontation conduirait à un effondrement économique dont les conséquences politiques pourraient devenir incontrôlables et déboucher sur un nouveau soulèvement populaire.
Ce conflit dépasse désormais les réunions à huis clos des dirigeants. Il est perceptible dans les médias, dans les prises de position publiques et jusque parmi les soutiens traditionnels du régime.
Pour les adversaires d'un rapprochement avec Washington, la question ne se limite nullement à l'économie.
La crise est encore aggravée par la question de la succession au sommet de l'État.
Depuis la mort d'Ali Khamenei, son successeur, Mojtaba Khamenei, ne semble pas disposer de l'autorité politique et religieuse qui permettrait de rétablir un consensus entre les différentes factions. Les arbitrages deviennent plus difficiles et les rivalités plus visibles.
Ses déclarations après la signature du protocole d'entente entre les présidents iranien et américain illustrent cette situation. Tout en autorisant l'accord, il a pris soin de préciser qu'il avait initialement une position différente et que cette décision reposait sur les garanties données par le président et le Conseil suprême de sécurité nationale.
Cette prise de position traduit une volonté de concilier deux impératifs contradictoires : accepter un compromis devenu difficilement évitable tout en évitant d'en assumer pleinement le coût politique auprès du noyau dur du régime. Elle rappelle le célèbre « calice empoisonné » évoqué par l'ayatollah Khomeiny lorsqu'il dut accepter le cessez-le-feu avec l'Irak en 1988.
Dans le même temps, les exécutions capitales connaissent une augmentation spectaculaire.
Selon les chiffres publiés, elles sont passées de 21 exécutions en avril à 73 en mai, puis 134 en juin.
Cette évolution peut être interprétée comme une tentative de compenser l'affaiblissement de la cohésion interne du pouvoir. L'histoire de la République islamique montre que les divisions au sommet ont souvent encouragé les mobilisations à la base. Pendant les conflits militaires, la menace extérieure contribuait à contenir les protestations. Avec la fin des hostilités, les autorités semblent craindre que les fractures internes ne rejoignent le profond mécontentement économique et social qui traverse le pays.
La République islamique est ainsi confrontée à un paradoxe dont elle peine à sortir.
Refuser un accord avec les États-Unis, c'est prendre le risque d'une aggravation de la crise économique et d'une montée de la contestation sociale.
L'accepter, c'est fragiliser le socle idéologique qui assure depuis des décennies la cohésion de son appareil sécuritaire et politique.
C'est précisément dans cette contradiction que réside aujourd'hui la véritable faiblesse du régime. Même si le protocole récemment signé ne débouche pas sur un accord global, il agit déjà comme un révélateur des fractures profondes qui traversent le pouvoir.
La République islamique est entrée dans une phase où chacune des décisions prises pour assurer sa survie risque, paradoxalement, d'accélérer les conditions d'un nouveau soulèvement populaire. Plus qu'un simple dilemme diplomatique, elle affronte désormais une impasse stratégique dont aucune des issues ne semble permettre de préserver simultanément sa stabilité économique, sa cohésion idéologique et son contrôle politique.