OPINION. « Dans le souffle du Dragon : décryptage et bilan des nouvelles capacités militaires chinoises » (2/2)
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Défilé sur la place Tian’anmen le 3 septembre.
Maxim Shemetov - Reuters
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Défilé sur la place Tian’anmen le 3 septembre.
Maxim Shemetov - Reuters
Leader sur 27 des 34 technologies clés du futur (4 pour les États-Unis, et 3 pour l’UE), la Chine contrôle également 69 % de la production des terres rares, et une part croissante des métaux stratégiques (Béryllium, Tantale, Zirconium, gallium, germanium…) critiques pour les systèmes d’armes futurs qui assureront la domination militaire et donc géopolitique. Rappelons pour les sceptiques que grâce à son appareil de production, Pékin, avec le tiers de la dette française a réalisé en 20 ans plus de 87 % du réseau ferroviaire à grande vitesse au monde. Le constructeur de véhicules électriques BYD vient d’édifier à Shenzhen une nouvelle usine d’une surface de 130 km², soit la superficie de San Francisco et de sa banlieue. Une capacité démultipliée par les coûts de sa « supply-chain » jusqu’à 15 fois inférieures à celles de ses concurrents occidentaux. Ainsi, eHang a déployé le premier réseau de taxis autonomes volants dans plusieurs villes chinoises. Son modèle, l’EH-216, commercialisé à 300 000 euros, réalise actuellement 220 trajets par jour et par appareil. Comme l’a prouvé le défilé mais aussi le rythme de publication des brevets, on assiste actuellement à un véritable bouillonnement technologique dans le domaine militaire, qui est parvenu à rattraper le retard des Chinois dans le domaine des moteurs, des senseurs (SWIR, radars AESA), ou des armes à énergie dirigée (Laser, HPM…). Et qui se cristallise désormais dans les domaines de la furtivité, du ciblage, mais aussi de la robotisation avancée.
Ce bouillonnement n’a sans doute d’équivalent que la période des années 60 aux États-Unis, lorsqu’un nouvel appareil de combat sortait tous les ans. Outre le fait de lancer un nouveau char léger dronisé, le VT5U, ou le drone cargo Jetank capable de déverser plusieurs tonnes de munitions rôdeuses à 7000 km, Pékin s’est employé depuis une quinzaine d’années à développer des appareils de 5e et 6e génération. Après le déploiement du J-20, puis du J-35 (pour répondre aux F-22 et F-35 américains), plusieurs vidéos diffusées ces derniers mois ont démontré que l’APL avait débuté les essais en vol de son bombardier furtif H-20, mais aussi du J-50 et du J-36 pour répondre au B-21 comme au programme NGAD américains. Ces réponses technologiques sont souvent innovantes. Ainsi dans le domaine de la reconnaissance stratégique elle dispose de vecteurs totalement inédits pour déborder les systèmes occidentaux en exploitant vitesses, altitudes ou profondeurs élevées. Après avoir réalisé un drone Hale d’alerte avancée, le WZ-9, volant à plus de 25 000 m pendant 50 heures pour protéger les SNLE des plateformes ISR américaines (Poséidon, Global Hawk..) ou détecter les menaces furtives (F-22, B-2, destroyer Zumwalt), une fuite de documents classifiés a également démontré que l’APL avait déployé des drones de reconnaissance super et hypersoniques (WZ-8, MD 19/22) depuis des bombardiers pour procéder à des missions de ciblage en zones fortement contestées.

Les drones autonomes dopés à l’IA constituent un autre axe de développement privilégié de l’APL, pour démultiplier son ordre de bataille, en s’appuyant précisément sur l’atout que constitue ces capacités de production industrielle record. Début 2025, l’APL a ainsi commandé plus de 1 million de drones militaires, comme le « Robot Dog » B2 d’Unitree présenté lors du défilé. Un robot armé capable d’emporter pendant 5 h une charge de 40 kg à 16 km/h, et destiné à remplacer les fantassins sur les missions les plus dangereuses. Car doté d’une mitrailleuse, d’un lance-grenade ou d’un lance-flamme, ce chien de guerre évalué en situation de combat l’année dernière au Cambodge semble spécifié pour semer la terreur dans les tranchées adverses. Ces matériels contribueront à bouleverser les équilibres militaires, non seulement en raison de la masse qui sera produite, que de leur large niveau d’autonomie pour cibler, traquer et détruire. Car contrairement aux armées occidentales, l’APL ne considère pas que maintenir l’homme dans la boucle d’engagement face à un adversaire constitue une nécessité éthique impérieuse. À la guerre de masse s’ajoutera donc la guerre de la vitesse.

Cette dynamique d’innovation est également opérationnelle. La Chine expérimente depuis plusieurs années une approche cognitive qui a pour but de ralentir, voir de neutraliser la boucle OODA (Orientation-Observation-Décision-Action) de l’OTAN, en créant la confusion au sein des plus hautes instances militaires et politiques. Elle a ainsi verticalisé au sein du même commandement baptisée « Forces de Soutien de l’Information » toutes les entités opérationnelles actives dans les domaines de la guerre électronique, du cyber, de la propagande et de la guerre psychologique. Un commandement unique au monde et qui regrouperait près de 200 000 militaires ayant pour mission d’identifier les canaux d’informations et de décisions adverses, pour les surveiller, les infiltrer et au moment opportun y injecter de fausses informations dans le but de discréditer des pans entiers du dispositif d’alertes et d’opérations, ou de pousser l’ennemi à créer les conditions de sa propre défaite. Une approche déployée avec succès par les forces spéciales américaines contre le réseau de communication du commandement de Daech lors de la bataille de Mossoul, grâce aux C-130 Compass-Call, mais qui est ici industrialisée à une échelle sans commune mesure.
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L’APL n’est pas seulement l’héritière de Sun Tsu ou des « 36 stratagèmes », elle a aussi initié à la fin des années 90 au travers de l’ouvrage « Guerre sans limite » une approche systémique de sa doctrine militaire, allant du Soft Power jusqu’à la prédation économique. Rappelons également que les modes opératoires des guerres d’insurrection, qui ont tenu en échec depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, toutes les armées occidentales depuis l’Indochine jusqu’à l’Afghanistan ou le Mali, sont tous fondés sur les écrits militaires de Mao Tsé Toung. Mais aussi, comme l’a démontré le chercheur allemand Manfred Sing, que les premiers djihadistes contemporains étaient d’anciens militants maoïstes palestiniens, rompus comme leurs homologues européens à la culture du combat clandestin.
Exploitant le retard des Européens dans le domaine des drones Male, et le refus des États-Unis d’exporter leur Reaper vers les pays situés sur l’arc de crise, du golfe de Guinée jusqu’au Moyen-Orient, Pékin y a engrangé des ventes record. Car les industriels chinois, missionnés pour protéger les Nouvelles Routes de la Soie, ont parfaitement assimilé les retours d’expériences des opérations anti-terroristes qui insistent sur la nécessité de disposer de drones à longue endurance pour couvrir les élongations désertiques, de suites multi-senseurs (optique jour/nuit, écoute, radiolocalisation), et surtout d’armements guidés afin de débusquer et neutraliser les groupes armés à l’opportunité. En raison de la guerre au Yémen, l’Arabie Saoudite ou les EAU ont acquis massivement les CH4-B et Wingloong II, mais aussi l’Éthiopie, l’Égypte, le Soudan. Il est intéressant de noter qu’un effort particulier de Pékin a été réalisé en zone francophone. La RDC a ainsi pu obtenir un contrat avantageux pour l’acquisition de 12 CH-4B. La Mauritanie déploie 5 drones Male Sigint BZK-005 connus pour leurs opérations de reconnaissance Elint au-dessus de Taïwan ou de la mer du Japon avant toute incursion aérienne.
Mais surtout l’Algérie, qui en plus de ses 16 drones turcs Anka et Aksungur, opère également 38 drones Male armés chinois (CH-4B, Wing Loong 2, WJ-700). Ce qui fait d’elle, en plus d’autres plateformes anglo-saxonnes, la puissance militaire la mieux dotée du continent en capacités ISR. D’autant qu’elle a également déployé un satellite de communication chinois DFH-4, qui lui permet d’accroître l’élongation de ses opérations militaires, mais aussi de disposer d’un réseau de surveillance régionale en relayant les drones de ses alliés mauritaniens, ou tchadiens dotés d’antennes Satcom. En outre, après avoir fait l’acquisition du radar d’alerte avancée russe de dernière génération Rezonans qui rayonne jusqu’à Lyon, elle s’est également équipée auprès de Pékin du système mobile de radars passifs chinois DWL-002 et surtout du brouilleur mobile anti-aérien CHL 906 qui porte à 300 km. Deux matériels qui fonctionnent en binôme, et qui sont déployés aux abords de la frontière indienne et de Taïwan. Ce qui leur permet de constituer des bibliothèques de menaces bien documentées concernant les Rafale et les F-16 block 72. Un argument de poids pour Alger, confronté à l’ouest et au nord de son territoire à ces mêmes appareils. Enfin, Alger aurait également été sollicité pour acquérir la version export du missile anti-navire hypersonique YJ-21 évoqué plus haut. Dans l’hypothèse où la France serait amenée à revenir sur ces théâtres d’opérations dans un futur proche, ne serait-ce qu’au travers de la guerre du gaz destiné à l’UE à laquelle se livre Rabat et Alger du Mali au Sahara Occidental, ces dispositifs hautement conflictogénes compliqueront donc considérablement la projection de ses forces.

Si la menace militaire russe donne désormais des sueurs froides aux responsables occidentaux, l’APL se place elle sur une trajectoire encore plus inquiétante, en raison de l’ampleur de sa puissance financière, industrielle, et humaine. Car ce qui frappe dans la stratégie industrielle chinoise est avant tout sa capacité à pouvoir innover, et industrialiser pour rattraper son retard sur l’ensemble du spectre des capacités militaires. Un contexte d’autant plus problématique que la gestion du conflit ukrainien par l’administration démocrate a abouti à la concrétisation du cauchemar des stratèges du Pentagone depuis Kissinger, à savoir le rapprochement de Pékin et Moscou. Motivé sans doute par l’exemple du fait accompli russe, Xi Jinping a d’ores et déjà exigé de l’APL la planification de la reprise de Taïwan en 2027. Une année symbolique qui célébrera le 100e anniversaire de la création de l’Armée populaire, mais aussi le début du quatrième mandat du secrétaire général du PC chinois. Pour autant, ce qui préoccupe désormais les états-majors alliés n’est plus tant le fait que Pékin cherche à contester les capacités militaires des Occidentaux, ou à s’emparer de Taïwan (Washington a déjà initié la réindustrialisation de sa souveraineté électronique), mais bien à déployer une stratégie systémique pour imposer sa suprématie à l’horizon 2050. Non seulement dans le but de sécuriser son accès aux ressources et aux marchés planétaires, mais sans doute à terme pour diffuser ses propres valeurs.
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