OPINION. « Pourquoi l’Europe a tant de retard dans l’IA (spoiler : 15 ans de déni) »
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Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Hier comme aujourd’hui, les visionnaires, on les prend toujours pour des charlatans ou des illuminés. Les exemples sont légion : Galilée condamné par l’inquisition, Copernic censuré et assigné à résidence, Nikolas Tesla génie de l’électricité et du courant alternatif éclipsé par Thomas Edison, Alan Turing le héros du décryptage du code nazi persécuté pour son homosexualité et castré chimiquement, etc.
Aux Etats-Unis, d’où tout part ou presque désormais, les choses sont un peu différentes. Ce que produit aujourd’hui la Silicon Valley est le fruit d’une confiance majeure entre la politique et le monde économique. Elle est depuis des décennies le cœur du réacteur, d’où a commencé à se dessiner le monde numérique dans lequel on est plongé violemment avec l’IA sans retour en arrière possible. Bill Gates, Steve Jobs, Elon Musk, Peter Thiel, Marc Zuckeberg, Larry Page ont atteint la renommée et la reconnaissance mondiale de leur vivant en redessinant complètement les contours de notre quotidien et ce n’est pas fini.
Pendant ce temps-là, en Europe et notamment en France, le docteur Laurent Alexandre alertait depuis vingt ans sur les ravages qu’allaient causer la révolution numérique en cours outre-atlantique sans que l’Europe ne songe même pas à prendre les devants, même pas à tout le moins à s’y préparer. Rien, nada ! En 2011, il professait la mort de la mort, la montée de la Chine comme puissance numérique mondiale qui challengerait rapidement (pour ne pas dire autre chose) les Occidentaux, le bouleversement de l’IA dans son corps de métier d’origine, la médecine et tant d’autres choses encore. Et le bouleversement civilisationnel que l’intelligence artificielle allait provoquer. Aujourd’hui, nous sommes tous en panique !
Au fond, il y a quelque chose de profondément français dans notre manière de traiter les visionnaires. Nous les moquons lorsqu’ils annoncent l’avenir, nous les marginalisons lorsqu’ils dérangent nos certitudes, puis nous finissons par leur donner raison quand il est déjà trop tard. Laurent Alexandre appartient à cette catégorie rare des hommes qui ont vu avant les autres ce qui était en train d’arriver. Et il faut aujourd’hui avoir l’honnêteté intellectuelle de le reconnaître : depuis quinze ans, il avait raison sur presque tout.
À une époque où l’intelligence artificielle relevait encore, dans le débat public français, du fantasme de science-fiction, Alexandre annonçait déjà la convergence entre IA, biotechnologies, médecine prédictive et puissance géopolitique. Lorsque les plateaux de télévision parisiens continuaient à débattre de la disparition du minitel ou des dangers supposés d’Internet, lui parlait déjà de la guerre mondiale des intelligences, du décrochage européen, de la révolution génétique, du basculement technologique vers la Chine et de l’obsolescence programmée d’une partie des élites occidentales. On riait alors beaucoup de lui. Certains le traitaient même de facho en l’enfermant dans la vilaine catégories des transhumanistes, ce courant qui a toujours défendu l’idée que l’homme biologique pourrait dépasser ses limites par la science et la technologie. Le plus fascinant aujourd’hui est de relire ses livres à la lumière de ce qui se produit sous nos yeux.
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Pendant longtemps donc, Laurent Alexandre a été traité comme un provocateur obsessionnel. Pourtant, les faits s’accumulent désormais avec une brutalité implacable. Son dernier ouvrage, Vivre mille ans, quand l’IA règle et la mort recule : rêve ou cauchemar ? coécrit avec le jeune entrepreneur Alexandre Tsicopoulos, quarante ans plus jeune, et publié chez Buchet-Chastel, agit presque comme une confirmation spectaculaire de nombreuses intuitions qu’il portait depuis des années. Ce livre ne parle pas simplement de longévité ou de transhumanisme. Il raconte le bouleversement anthropologique qui est déjà en cours. Celui d’un monde où l’intelligence artificielle devient un acteur majeur de la médecine, de la recherche, de l’économie, mais aussi de notre rapport au vivant et à la mort elle-même.
Il avait annoncé que la Chine deviendrait une superpuissance technologique capable de rivaliser avec les États-Unis dans l’intelligence artificielle. À l’époque, beaucoup continuaient à voir Pékin comme une simple usine du monde, produisant seulement de la quantité sans qualité. Aujourd’hui, les modèles chinois concurrencent directement les géants américains. DeepSeek, Qwen, MiniMax ou encore Kling ne sont plus à ranger seulement dans un cabinet de curiosités asiatiques mais bien des acteurs stratégiques de la nouvelle bataille mondiale de l’IA. Pendant que l’Europe réglementait par peur de ce qui allait arriver, la Chine construisait prête à inonder les marchés mondiaux avec les Etats-Unis.
Il avait annoncé que l’intelligence artificielle bouleverserait la médecine et dépasserait les capacités humaines dans certaines tâches de diagnostic. Là encore, les sarcasmes furent innombrables. Comment une machine pourrait-elle rivaliser avec un médecin ? Comment un algorithme pourrait-il interpréter une image médicale mieux qu’un spécialiste ? La réalité est désormais connue : dans plusieurs domaines de l’imagerie, les IA égalent ou dépassent les performances humaines sur de nombreux benchmarks internationaux. Aujourd’hui, Alexandre se sait dépassé comme médecin et s’en remet complètement à la science, bientôt meilleure que tous les médecins du futur.
Il avait également compris avant beaucoup d’autres que le cerveau deviendrait la ressource stratégique majeure du XXIe siècle. Non plus le pétrole. Non plus les matières premières. Mais l’intelligence brute, la capacité d’innovation, la puissance cognitive. Regardons ce qui se passe aujourd’hui dans la Silicon Valley : les chercheurs en IA sont recrutés à coups de dizaines de millions de dollars par les plus grandes start-ups. Les grandes entreprises technologiques se livrent une guerre des talents comparable aux affrontements géopolitiques classiques. La puissance des nations se mesure désormais autant à leur capacité de produire des ingénieurs, des mathématiciens et des chercheurs qu’à leur puissance militaire traditionnelle.
Laurent Alexandre avait aussi annoncé le décrochage européen, on y revient. Là encore, la prophétie dérangeait. Elle apparaissait exagérée, presque caricaturale. Pourtant, où en sommes-nous aujourd’hui ? Les modèles de rupture sont américains ou chinois. Les infrastructures sont américaines. Les géants du cloud sont américains. Les semi-conducteurs les plus avancés sont asiatiques ou américains. L’Europe, elle, produit des règlements, des normes et des textes juridiques. L’AI Act symbolise presque à lui seul cette impuissance stratégique sur le vieux continent vieux et désindustrialisé : réguler avant même d’avoir produit quoi que ce soit.
Ce décalage devient particulièrement visible dans le domaine éducatif. Laurent Alexandre répétait depuis des années que l’école française préparait une génération inadaptée au monde qui venait, que l’université produirait des chômeurs en puissance. Il expliquait que la compétition cognitive mondiale allait devenir féroce et que la France restait enfermée dans des méthodes anciennes, incapables de rivaliser avec les systèmes asiatiques ou américains. Là encore, les études PISA, année après année, semblent lui donner raison. Le problème n’est plus simplement scolaire. Il devient civilisationnel.
Alors pourquoi une telle hostilité à son égard pendant toutes ces années ? Parce qu’en France, les prophètes vivants dérangent davantage que les prophètes morts. Notre pays célèbre volontiers ses génies lorsqu’ils sont transformés en statues ou en citations de manuels scolaires. Mais lorsqu’ils parlent au présent et annoncent des ruptures, ils deviennent suspects et louches. Tocqueville fut mieux compris aux États-Unis qu’en France. Pasteur fut violemment contesté par les autorités scientifiques de son époque. Cette incapacité française à reconnaître ses propres visionnaires est presque devenue une tradition culturelle. A l’époque, Laurent Alexandre cumulait plusieurs fautes impardonnables aux yeux d’une partie de l’intelligentsia française. La première est d’avoir réussi économiquement avant d’être reconnu intellectuellement. Dans un pays où l’argent reste souvent suspect dans le champ des idées, son parcours entrepreneurial avec Doctissimo lui a longtemps collé à la peau. Comme si la réussite économique invalidait automatiquement la réflexion intellectuelle. La deuxième faute est plus profonde encore : il a osé parler d’intelligence, de capacités cognitives, de compétition intellectuelle mondiale, dans une société qui préfère souvent contourner ces sujets plutôt que de les affronter. Alexandre n’a jamais accepté l’idée selon laquelle toutes les réalités humaines pourraient être réduites à des constructions sociales interchangeables. Il a toujours défendu l’idée que le capital cognitif deviendrait central dans les décennies à venir. Cette idée reste un tabou pour une partie du débat français. Enfin, il a commis un troisième péché : il demeure techno-optimiste dans un pays devenu profondément techno-dépressif et qui a peur de tout. Là où une partie du débat intellectuel français voit dans la technologie une menace permanente qu’il faut contenir d’urgence, Alexandre continue de croire que les machines peuvent augmenter l’humanité plutôt que la détruire. Il considère le progrès comme une possibilité de dépassement et non uniquement comme une catastrophe annoncée. Dans une France travaillée par le déclinisme, cette posture apparaît presque hérétique.
Pourtant, la réalité le rattrape sans cesse. Aujourd’hui, l’intelligence artificielle écrit, traduit, diagnostique, code, conseille, produit des images, accélère la recherche scientifique et transforme déjà le fonctionnement de nombreuses entreprises. Les débats qui paraissaient extravagants il y a dix ans deviennent des questions concrètes de souveraineté, d’éducation, de défense et même de survie économique. Le plus ironique dans cette histoire est peut-être que toute une génération de jeunes ingénieurs, d’entrepreneurs et de chercheurs français lisait Laurent Alexandre avec attention pendant que les plateaux de télévision continuaient à le caricaturer et à lui cracher dessus. Beaucoup avaient compris que derrière le provocateur médiatique se trouvait surtout un observateur lucide des mutations du monde.
Le dernier livre qu’il publie avec Alexandre Tsicopoulos agit dès lors comme une forme de revanche intellectuelle. Une revanche calme, presque clinique. Certes, Laurent Alexandre, parfois caricaturé en robot, a souvent été excessif, provocateur, parfois brutal dans ses formulations. Mais les visionnaires polis, modérés et discrets, n’existent généralement pas sinon ils ne peuvent pas percer. Ceux qui annoncent les ruptures avant les autres dérangent toujours les sociétés installées dans leurs certitudes. L’Europe se consume à petit feu depuis des décennies de cette hubris. Il est temps de se réveiller, mais n’est-ce pas déjà largement trop tard ?
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.
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