OPINION. « Europe : 750 milliards d'euros par an pour se réindustrialiser, sécuriser et rester souveraine »
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Gabriel Gaspard
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Par Gabriel Gaspard, Chef d’entreprise à la retraite, spécialiste en économie financière
L’Europe face à la doctrine américaine.
La National Security Strategy américaine de novembre 2025 a suscité en Europe des réactions officielles mêlant rejet du ton perçu comme intrusif et volonté d’accélérer l’autonomie stratégique. La France a réaffirmé son engagement pour une Europe plus souveraine et pour le renforcement des capacités industrielles et de défense dans le cadre d’un partenariat renforcé avec l’Allemagne. Le RoyaumeUni souligne l’importance des alliances mais met l’accent sur le renforcement de ses propres capacités souveraines et sur une coopération pragmatique avec ses alliés. Les pays d’Europe centrale, en particulier la Pologne, insistent sur la nécessité de garanties claires pour l’Ukraine et d’un soutien transatlantique solide tout en appelant l’UE à accélérer les investissements en défense et la coordination opérationnelle. Au niveau européen, le Conseil et le Conseil européen ont réagi en rappelant l’urgence d’accroître les dépenses et la coopération en matière de défense, d’agréger la demande, d’harmoniser les exigences et d’utiliser de nouveaux instruments financiers pour renforcer la base industrielle et technologique de défense européenne. L’Allemagne a souligné la nécessité d’une approche globale de sécurité, incluant résilience économique et diversification des approvisionnements, et a engagé des réformes institutionnelles pour mieux coordonner la politique de sécurité nationale. Ces positions montrent un consensus croissant sur la nécessité d’agir rapidement pour réduire les dépendances stratégiques, renforcer la résilience énergétique et industrielle, et combiner autonomie européenne et coopération transatlantique.
Populismes et modèles économiques : comprendre l’écart transatlantique.
Le premier critère est la forme du populisme et la résilience des institutions. En Europe, le populisme est varié mais encadré par des systèmes parlementaires et des contrepouvoirs. Aux États-Unis, il est plus personnalisé et polarise fortement. Le second critère porte sur le modèle socioéconomique. L’Europe privilégie l’Étatprovidence et la régulation. Les États-Unis favorisent le marché, la dérégulation et le leadership charismatique. Ces différences expliquent des réponses politiques distinctes aux mêmes chocs.
Le 9 septembre 2024, Mario Draghi a remis à la Commission un rapport de référence sur la compétitivité européenne. Resté sans suite, ce rapport alerte sur des risques concrets pour la résilience : énergie, industrie, défense, souveraineté. Ne pas appliquer ses recommandations affaiblira la capacité de réponse aux crises ; le retard coûtera cher, financièrement et stratégiquement. Il faut sortir de l’immobilisme et investir vite pour protéger l’économie, l’emploi et la sécurité des citoyens. En 2025, la BCE estime les besoins annuels d’investissement 2025-2031 à près de 1 200 milliards d'euros (contre 800 milliards d'euros un an plus tôt). Pour la défense, si le PIB de l’UE est 17 981 milliards d'euros, passer de 2% à 5% du PIB représente un surcoût d’environ 3% du PIB, soit ≈ 540 milliards d'euros par an.
L’Union européenne a du mal à emprunter en commun. Certains États, comme l’Allemagne, les PaysBas et les pays nordiques, s’y opposent par crainte d’un précédent et d’un transfert de dette collective. Ils considèrent l’emprunt commun de 2020 comme exceptionnel et refusent de le généraliser. Ce désaccord bloque des budgets et des fonds communs et complique le financement à grande échelle. Par exemple, un emprunt pour soutenir l’Ukraine peine à se confirmer. Déprécier durablement l’euro pour relancer la croissance est difficile. Les taux étrangers et les flux de capitaux neutralisent les chocs. La BCE peut agir, mais elle ne maîtrise pas tous les canaux. Les écarts de taux souverains et la fragmentation financière réduisent l’effet d’une politique accommodante.
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Comment doivent être prises les futures décisions d’investissements européens ?
Face à l’urgence, l’Europe doit créer des nouvelles unions d’emprunt, calquées sur le modèle de la zone euro. L’Union définit des priorités communes : défense, santé, énergie, etc. et peut recevoir certains transferts de compétences. Chaque Européen pourrait placer de l’épargne dans des fonds spécialisés via des établissements de crédit européens. Ces comptes seraient garantis, rémunérés et plafonnés par l’Union. Les établissements utiliseraient ces ressources pour financer les nouveaux budgets sans recourir à des emprunts extérieurs.
Créer des fonds européens et citoyens.
Les ménages européens détenaient environ 39 450 milliards d'euros au 31 décembre 2024, soit ≈ 87 900 € par habitant. Une large part de cette épargne est placée hors de la zone euro, et les entreprises européennes trouvent une partie de leurs capitaux auprès d’investisseurs nonrésidents. Il faut donc repenser la façon de relier l’épargne et l’investissement en Europe.
Les taux d’emprunts effectifs moyens pour 2024 sont : États-Unis 3,5% ; Chine 3,0% ; UE27 2,5%. Les ratios dette publique/PIB sont : Chine 88% ; UE27 81,8% ; États-Unis ≈ 100%. Cela montre que l’Europe dispose d’une marge de manœuvre budgétaire relative.
La solution la plus simple serait de créer plusieurs fonds d’investissement ciblés (défense, nouvelles technologies, transition climatique, etc.) gérés par des établissements de crédit publics spécialisés. Chaque citoyen pourrait choisir où placer son épargne. Les fonds auraient une structure commune dans chaque zone d’union commune : même taux de rémunération (2,2%, dont 0,3% pour les intermédiaires), mêmes plafonds de versement, mêmes règles de retrait et mêmes avantages fiscaux. Ces fonds seraient garantis et offriraient aux épargnants flexibilité, frais de gestion nuls et absence de frais de transfert entre pays.
Pour sauver l’Europe, chaque citoyen devrait placer entre 50 € et 3 000 € par mois, selon ses moyens.
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