OPINION. « La bourse américaine n’a pas le courage de chuter »
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Karl Eychenne
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Par Karl Eychenne, Chercheur chez René & Artaud
L’alpiniste sait que sa hausse a un terme, le sommet. Le chercheur sait que sa quête a une issue, la preuve. Mais la bourse américaine n’a aucune idée de ce qui pourrait l’arrêter. Tout simplement parce qu’elle ne sait plus même ce qui la fait monter. « La rose est sans pourquoi, elle fleurit parce qu’elle fleurit », disait le poète mystique Angelus Silesius.
Nous en sommes peut – être là aujourd’hui. Une bourse américaine ayant atteint des niveaux que l’on peut difficilement justifier d’un point de vue fondamental. À moins de faire des hypothèses douteuses sur la croissance des bénéfices des entreprises américaines, dopée durablement par les promesses de l’IA. Ou bien au prix d’hypothèses foireuses sur la prime de risque historiquement faible exigée par l’investisseur, comme si ce dernier acceptait de payer au prix fort le marché quitte à grever son potentiel de performance à venir. En vérité, le plus probable est que ces hypothèses ne soient ni douteuses ni foireuses, mais réellement trompeuses. Dans ce cas, la bourse américaine sait pertinemment qu’elle ne peut pas tenir à ces niveaux, et qu’il serait plus sage de corriger. Pourquoi ne le fait – elle pas ? Pourquoi agit – elle contre son meilleur jugement ? On parle d’acrasie pour désigner un tel comportement. Lorsque l’on sait que notre décision n’est pas rationnelle, mais que l’on ne fait rien pour y remédier. Par exemple, « Je sais que je devrais arrêter de croire, mais je continue de prier ».
Il ne s’agit pas d’aveuglement, ni d’ignorance. Mais d’une forme tout à fait particulière d’irrationnalité. Une irrationnalité consentie. Car l’acrasique sait bien qu’il ne prend pas une décision rationnelle. Mais il la prend quand même. Pourquoi ? Pourquoi la bourse américaine continue de monter alors qu’elle sait très bien qu’elle ne peut plus justifier ces niveaux ? Plusieurs raisons peuvent justifier cette posture ambigüe. Trois je crois. Commençons par la plus difficile à défendre. La bourse américaine serait agoraptophique, c’est-à-dire qu’elle aurait développé une phobie de sa propre baisse. Une peur impossible à contrôler comme la peur des araignées, ce qui justifierait la hausse ininterrompue du marché. On oubliera cette explication.
Une deuxième explication plus raisonnable. La bourse estime qu’elle n'a pas d’autre choix que de monter. Car une correction serait impossible à assumer. Les dégâts seraient considérables au vu des niveaux atteints, des promesses extravagantes intégrées dans les prix des actifs. La résilience de l’économie serait alors peut – être mise en défaut. Et la capacité du politique à ranimer la bête économique serait alors questionnée. Car restaurer les conditions d’un rebond nécessite quand même que l’agent économique ne soit pas totalement « cramé ». C’est la différence entre les cendres et les braises. Cette explication tient la route, mais elle prête trop d’attention à une forme de clairvoyance du marché, sa capacité à pondérer les causes et les effets. On oubliera donc aussi cette explication.
Une troisième explication semble plus à propos. La bourse manquerait de courage. Elle a peur. Elle sait bien qu’il lui faut chuter, mais elle ne s’y résout pas. Elle est désormais trop haute. Il ne s’agit pas de la phobie de la première explication, pas de vertige du vide en quelque sorte, la bourse n’est pas prise de sueurs à la seule pensée de baisser. Il ne s’agit pas non plus d’un choix raisonné comme la seconde explication, car ici la bourse ne fait aucun calcul, elle ne cherche pas à minimiser les pertes maximales. Non. La bourse ne se résout pas à chuter, car elle peur d’avoir tort, de capituler, de perdre la foi pourrait – on dire. L’avenir ne peut pas nous décevoir à ce point, pense t’elle. Il a déjà trop promis aux marchés. Il n’y a pas d’autre choix que de ne pas chuter. Cette troisième explication semble un peu farfelue, mais peut - être a-t-elle le mérite de se mettre à la hauteur du personnage. Car il ne faut jamais chercher d’explications intellectuellement trop exigeantes pour justifier la non - baisse des marchés.
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Pourtant, certains pensent qu’il est des niveaux de marchés où les infidélités au bon sens sont interdites. Comme aujourd’hui par exemple. En d’autres termes, il serait impossible que le marché soit conscient de son exubérance et ne fasse rien pour y remédier. Ne riez pas, cette problématique existe bel et bien en philosophie contemporaine. C’est un tort. Un seul contre – exemple, il nous vient de la finance : « l’investisseur sait très bien que le marché est allé trop haut, pourtant il achète encore car il suit une stratégie de tendance, autrement dit il achète ce qui a déjà monté ». Dans ce cas précis, l’investisseur prend une décision rationnelle pour justifier un comportement irrationnel. Tout est possible en finance.
Il ne faut jamais sous estimer la bourse américaine. Elle est tout à fait capable de conjuguer les absurdités. Elle sait faire preuve d’inconséquence aussi longtemps que nécessaire. Et si il lui arrive parfois de chuter lourdement, c’est toujours parce qu’elle l’a enfin décidé. Certes, l’hystérie n’existe plus formellement dans le langage médical. Par contre l’hystérie collective est restée une expression particulièrement adaptée pour décrire les faits du contemporain. Qu’il s’agisse de politique, des réseaux sociaux, mais aussi donc de la finance.
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