OPINION. « Trump ou le réveil économique de l'Europe : le miroir de nos faiblesses »

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert

Sébastien Boussois
Jan Brouckaert
Par Sébastien Boussois, docteur en sciences politiques (*)
Au fond, que reprochons-nous réellement aux États-Unis ? D'investir massivement dans leur industrie ? De protéger leurs intérêts stratégiques ? De sécuriser leur approvisionnement énergétique ? De dominer les technologies de demain ? Ou encore de vouloir conserver leur supériorité militaire ? En réalité, nous leur reprochons souvent de faire exactement ce que nous avons renoncé à faire nous-mêmes depuis plusieurs décennies.
Le retour de Donald Trump agit depuis le 20 janvier 2025 comme un miroir brutal. Il révèle au fond sans filtre une réalité que l'Europe préfère souvent ignorer afin de continuer à donner des leçons de développement au monde entier : derrière ses grands discours sur les valeurs, le multilatéralisme et la régulation, elle ne dispose aujourd'hui d'aucune véritable souveraineté. Sa souveraineté industrielle s'est progressivement érodée sous l'effet des délocalisations et de la concurrence mondiale. Sa souveraineté numérique est largement inexistante face aux géants américains et chinois. Sa souveraineté énergétique demeure fragile malgré les leçons de la guerre en Ukraine. Quant à sa souveraineté militaire, elle continue de dépendre très largement du parapluie américain et c’est là que le bât blesse pour Washington. Une telle accumulation de dépendances devrait normalement conduire à l'introspection. Elle conduit trop souvent à la critique de ceux qui, précisément, cherchent à éviter de tomber dans les mêmes pièges.
À quelques jours des célébrations du 250ᵉ anniversaire des États-Unis, une réalité s'impose : l'Amérique prépare activement le monde de demain dans lequel elle veut survivre tandis que l'Europe peine encore à préserver les acquis d'hier. Depuis deux ans, les Européens découvrent avec inquiétude que le parapluie américain n'était pas éternel. Mais le problème n'est pas tant le retrait progressif de Washington de nombre de terrains dont le nôtre, que notre incapacité à avoir anticipé cette évolution pourtant visible depuis au moins vingt ans.
Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l'Europe a construit sa prospérité dans un environnement exceptionnellement favorable et dans l’illusion que la paix serait éternelle : le plus jamais ça comme mantra quotidien. Les États-Unis assuraient la sécurité du continent, garantissaient la liberté des échanges maritimes et permettaient aux Européens de consacrer davantage de ressources à leur modèle social qu'à leur défense.
Cette situation a longtemps fonctionné. Mais elle a aussi créé une forme de dépendance stratégique. Aujourd'hui, l'Union européenne représente encore près de 14 % du PIB mondial. Pourtant, elle ne dispose toujours pas d'une véritable autonomie militaire. Plus inquiétant encore, elle accumule les dépendances dans les secteurs qui structureront l'économie du XXIᵉ siècle.
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Dans le numérique, les plateformes dominantes sont américaines ou chinoises. Dans l'intelligence artificielle, les principaux modèles mondiaux sont développés aux États-Unis et nous investissons encore trop peu. Dans les semi-conducteurs avancés, l'Europe reste dépendante de chaînes de valeur largement situées en Asie. Dans l'énergie, la guerre en Ukraine a brutalement rappelé les fragilités du continent et la nécessité de multiplier les sources d’approvisionnement au maximum pour diminuer les risques de pénurie en cas de crise. Quant à l'industrie, la part de l'Europe dans la production manufacturière mondiale recule régulièrement face à l'Asie et des pays comme la France peinent à réindustrialiser le pays : trop de taxes, trop de charges salariales ! Le rapport Draghi remis à la Commission européenne en septembre 2024 intitulé « L’avenir de la compétitivité européenne » a d'ailleurs dressé un constat sévère : le décrochage économique européen devient une réalité mesurable. Entre 2008 et 2024, la productivité américaine a progressé bien plus rapidement que celle de l'Union européenne. Dans les technologies stratégiques, l'écart se creuse chaque année davantage.
Donald Trump n'a pas inventé cette situation. Il la met simplement en lumière avec une brutalité que les Européens n'apprécient guère. Lorsqu'il exige davantage d'investissements militaires auprès de l’OTAN, c’est juste que les membres occidentaux ne respectent pas leurs engagements financiers pris auparavant, lorsqu'il impose des droits de douane ou lorsqu'il critique les déséquilibres commerciaux, il défend avant tout les intérêts américains. Exactement comme les dirigeants chinois défendent les intérêts chinois ou comme les Indiens défendent les intérêts indiens. Pourquoi les Européens n’y arrivent pas ? Car ils n’ont rien compris au rapport de force.
Le véritable changement est ailleurs : les États-Unis ont compris que leur principal défi stratégique se trouve désormais en Asie. La rivalité avec la Chine structure désormais l'ensemble de leur politique économique, technologique et militaire. Cette évolution survivra à Donald Trump. Qu'il s'agisse de JD Vance, d'un autre républicain ou même d'un démocrate, Washington continuera à privilégier ses propres intérêts. La fin du mandat de Trump n’y changera a priori rien.
Pendant ce temps, l'Europe continue souvent de croire que les normes peuvent remplacer la puissance. Elle réglemente davantage qu'elle n'investit. Elle produit davantage de règles que de champions technologiques. Elle excelle dans la régulation des innovations conçues ailleurs mais peine encore à faire émerger ses propres géants industriels. La conséquence est aujourd’hui visible : alors que les États-Unis attirent les capitaux, les talents et les innovations, l'Europe voit partir une partie croissante de ses investissements vers des zones jugées plus attractives et plus compétitives.
Nous pensons hélas que ce sera jamais car nous avons trop de retard et que la machine européenne est trop lourde. La véritable question n'est donc pas de savoir comment répondre à Donald Trump. Elle est de savoir comment répondre à notre propre déclassement. Car Trump agit comme un électrochoc. Il oblige les Européens à regarder en face ce qu'ils ont longtemps refusé d'admettre : la souveraineté ne se décrète pas mais elle se construit parfois même au détriment de ses propres valeurs et principes.
Cette souveraineté est d'abord économique. Elle passe par la réindustrialisation, par l'investissement massif dans l'innovation, par une politique énergétique cohérente, par le soutien aux technologies stratégiques et par la constitution de véritables champions européens capables de rivaliser avec leurs concurrents américains et asiatiques.
Elle est également budgétaire et réglementaire. Dans un monde où les États-Unis, la Chine, l'Inde ou les pays du Golfe investissent des centaines de milliards dans les secteurs d'avenir, l'Europe ne pourra pas durablement se contenter d'être une puissance normative.
L'erreur serait de transformer les divergences actuelles avec Washington en rupture stratégique comme certains le préconisent. Les États-Unis resteront le partenaire naturel de l'Europe, qui d’autre sinon ? Ni la Russie ni la Chine ne constituent des alternatives crédibles et il y a fort à douter que beaucoup d’Européens aimeraient se retrouver dans leur sphère d’influence directe. Mais une alliance solide suppose deux partenaires solides.
Au fond, Donald Trump offre peut-être aux Européens un cadeau involontaire. Il les oblige à sortir de leurs illusions. Il leur rappelle que le monde du XXIᵉ siècle est redevenu un monde de puissance, d'innovation, de compétitivité et de souveraineté. Les Européens peuvent continuer à dénoncer Trump. Ou ils peuvent comprendre le message qu'il envoie malgré lui : dans l'économie mondiale comme dans la géopolitique, les nations qui cessent d'investir dans leur puissance finissent toujours par dépendre de celle des autres.
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(*) Docteur en sciences politiques, chercheur monde arabe géopolitique relations internationales, directeur de l’Institut Géopolitique Européen (IGE), associé au CNAM Paris (Équipe Sécurité Défense), à l’Observatoire Géostratégique de Genève (Suisse). Consultant médias et chroniqueur.