OPINION. « Souveraineté numérique : l’avantage compétitif d’une approche pragmatique »

Mathieu Wallich-Petit
Nathalie Oundjian

Mathieu Wallich-Petit
Nathalie Oundjian
Par Mathieu Wallich-Petit, Associé KPMG France, Membre du Comité Exécutif, Head of Clients & Markets
À mesure que le numérique devient le socle de nos économies, le terme de « souveraineté numérique » s’impose dans le débat public. Il traduit une ambition légitime : reprendre la main sur des technologies devenues critiques pour nos infrastructures, nos entreprises et nos sociétés.
Mais pour les entreprises, une autre question est décisive : comment transformer cette ambition en levier de compétitivité ?
C’est là que s’impose un changement de perspective. La souveraineté est un cap. Encore faut-il se donner les moyens de l’exercer concrètement. C’est précisément le rôle de ce que l’on peut appeler la résilience numérique : la capacité, pour une organisation, à comprendre, maîtriser et arbitrer ses dépendances technologiques afin de préserver sa liberté d’action dans la durée.
Le paquet technologique présenté par la Commission européenne marque une étape structurante. Pour la première fois, l’Europe aborde l’ensemble de la chaîne de valeur, sources d’énergie, semi-conducteurs, cloud, intelligence artificielle, open source, modèles et applications, avec une vision cohérente. Objectif : renforcer ses capacités, réduire ses dépendances critiques et élargir les choix technologiques des entreprises. Le point de départ est connu : l’Union européenne achète aujourd’hui plus de 80 % de ses technologies numériques à des fournisseurs non européens. Ce constat ne signe pas un échec. Il pose un impératif : organiser cette interdépendance plutôt que la subir. L’Europe change ainsi de posture : il ne s’agit plus de viser une indépendance théorique, mais de construire une capacité réelle à décider.
Pour les entreprises, la souveraineté ne peut rester un principe abstrait. Elle doit se traduire en choix concrets, pilotés dans la durée. C’est précisément ce que permet la résilience numérique.
Non pas une posture défensive, mais une capacité active à identifier ses dépendances critiques, protéger ses actifs stratégiques - en premier lieu les données -, prioriser les architectures à sécuriser ou localiser et enfin garantir des marges de manœuvre, notamment en matière de réversibilité et d’alternatives. Autrement dit, la résilience transforme la souveraineté en capacité d’action réelle.
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Elle devient un outil d’arbitrage au cœur des décisions d’investissement et des choix technologiques.
Mettre en œuvre cette approche suppose de revoir en profondeur les architectures.
Premier principe : hiérarchiser. Tout n’a pas le même niveau de criticité. Les données sensibles et les processus stratégiques appellent des exigences spécifiques.
Deuxième principe : hybrider. Combiner cloud public et privé, acteurs globaux et européens, solutions propriétaires et ouvertes. Cette hybridation, si elle est maîtrisée, devient un levier de robustesse.
Troisième principe : gouverner la dépendance. Contractualisation, réversibilité, diversification : une dépendance maîtrisée devient un facteur de performance ; subie, elle devient un risque.
Le cadre européen en construction ouvre une opportunité inédite. Développement des capacités cloud et IA, structuration d’un écosystème industriel, évolution des critères réglementaires : l’environnement technologique des entreprises est en train de se redéfinir et fait émerger des champions européens. L’enjeu n’est pas de s’adapter. Il est d’en faire un avantage compétitif. Les entreprises qui organiseront leur résilience numérique bénéficieront d’une meilleure maîtrise des risques, d’une plus grande agilité technologique, d’une capacité accrue à intégrer l’innovation et d’une position renforcée dans les chaînes de valeur. La maîtrise des dépendances devient ainsi un facteur direct de compétitivité. C’est notamment le cas de la santé qui doit anticiper la vague d'expirations de brevets. Les groupes de ce secteur qui sortiront renforcés seront ceux qui auront sécurisé leurs technologies en arbitrant leurs dépendances aux nouvelles réalités de souveraineté.
Dans un monde technologique globalisé, il ne s’agit pas d’opposer souveraineté et ouverture, mais d’organiser leur articulation. C’est là que se joue la différence : combiner acteurs mondiaux et solutions européennes, construire des architectures hybrides, piloter dans la durée des équilibres technologiques. La souveraineté ne s’oppose pas à l’ouverture. Elle l’organise.
Le numérique est aujourd’hui un facteur déterminant de compétitivité, de sécurité et d’influence. L’Europe dispose d’atouts solides : un marché intégré, un panel d’ingénieurs et de chercheurs reconnus, un cadre réglementaire structurant et des initiatives industrielles en accélération. Pour les transformer en leadership, une condition : passer à l’exécution. C’est tout l’enjeu d’une souveraineté pragmatique. Une souveraineté qui se construit dans l’usage, par des choix assumés et pilotés dans le temps.
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(*) Mathieu Wallich-Petit, Associé KPMG en France, Membre du Comité Exécutif, Head of Clients & Markets. Ingénieur diplômé des Arts et Métier et d’un master HEC, Mathieu Wallich Petit a fait toute sa carrière chez KPMG, dans la fonction Audit puis dans les métiers du Deal. Il a œuvré depuis plus de 20 ans auprès de grands groupes et fonds d’investissements dans le cadre d’opérations de fusions acquisitions complexes, en France et à l’international. Mathieu anime par ailleurs le segment du Private Equity pour KPMG France. Depuis février 2021, Mathieu a été nommé membre du Comité exécutif en tant que Head of Clients & Markets. Convaincu par le mode de collaboration de KPMG, profondément centré sur les valeurs humaines, Mathieu mobilise aujourd’hui tous les équipes à accompagner les grandes entreprises dans leurs enjeux de transformation pour devenir leur partenaire de confiance, capable d’impulser et de conduire le changement.