OPINION. « Pour une industrie européenne forte et souveraine dans le domaine du CBRNe »
latribune.fr

Ludovic Ouvry
DR
latribune.fr

Ludovic Ouvry
DR
Par Ludovic Ouvry, fondateur de PDG du Groupe Ouvry (*)
Face à l’hybridation des menaces et à l’accélération des crises, cette approche ne suffit plus. L’Europe doit désormais bâtir une véritable fédération de compétences, de capacités et de chaînes de valeur.
L’Europe s’est fondée sur le charbon et l’acier. Elle peut aussi se refonder autour d’un impératif plus contemporain : sa capacité à protéger ses citoyens, ses infrastructures critiques et ses forces face aux risques CBRNe. Dans ce domaine, la souveraineté n’est pas un concept abstrait. C’est une condition de sécurité, de réactivité et d’autonomie stratégique.
Trop longtemps, l’Europe a vécu dans l’illusion rassurante d’un parapluie capacitaire porté par ses alliés. Mais les crises récentes ont rappelé une réalité simple : lorsque la tension monte, chaque bloc protège d’abord ses propres intérêts. Les retards de livraison de munitions observés dans le contexte ukrainien, ou encore les arbitrages liés au réarmement sur d’autres théâtres de crise plus récents comme dans le conflit avec l’Iran, montrent que les chaînes d’approvisionnement internationales ne sont ni neutres ni garanties.
La crise de la Covid-19 a, elle aussi, agi comme un révélateur brutal. Les tensions sur les masques et les équipements de protection individuelle ont rappelé qu’une dépendance logistique lointaine devient, en situation de crise, une faiblesse stratégique. Nous ne pouvons pas reproduire ce scénario pour les contre-mesures CBRNe, les équipements de protection ou les systèmes de décontamination et de détection.
Dans les industries sensibles, la souveraineté commence par la maîtrise de la supply chain et ainsi la garantie de l’approvisionnement de ses matières premières. Produire en Europe, c’est garantir une réactivité immédiate, une qualité maîtrisée, une meilleure traçabilité et une capacité d’adaptation plus forte. Un stock situé à proximité est une ressource. Un stock lointain, dépendant de chaînes maritimes ou d’arbitrages géopolitiques, est une vulnérabilité, une faiblesse.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Cette logique ne doit pas opposer autonomie et coopération. Au contraire, l’excellence européenne repose aussi sur les collaborations transfrontalières. Les partenariats entre entreprises spécialisées, laboratoires et centres techniques montrent qu’une autre voie existe : celle d’une Europe du savoir-faire, où les compétences se complètent au lieu de se disperser.
L’Europe dispose de dispositifs de financement puissants, mais leur efficacité se heurte encore trop souvent à un mur administratif. Pour les PME industrielles, qui concentrent une grande partie de l’innovation agile, cette complexité devient un frein majeur. Or la filière CBRNe repose précisément sur des structures spécialisées, capables d’avancer vite, d’expérimenter et de transformer une expertise de niche en solution concrète.
Dans le même temps, les grands groupes captent souvent l’essentiel des ressources européennes, qu’il s’agisse des financements, des marchés ou de l’attention institutionnelle. Tant que cet équilibre restera aussi inégal, l’écosystème restera fragilisé. Protéger et soutenir les PME innovantes n’est pas une faveur : c’est une nécessité industrielle et sécuritaire.
L’enjeu n’est pas d’opposer les PME aux grands groupes, mais de créer de vraies synergies entre eux. Pour accélérer les productions, industrialiser plus vite et passer à l’échelle, l’Europe doit encourager les coopérations entre grands donneurs d’ordre et PME d’excellence. Ce modèle permet de combiner puissance d’investissement, capacité de diffusion industrielle et agilité technologique.
C’est également dans cette logique que doivent émerger de véritables clusters d’excellence associant entreprises, universités, centres de recherche et banques d’investissement. L’Europe a besoin de lieux où la recherche ne reste pas isolée, où l’innovation est financée avec cohérence, et où les projets stratégiques trouvent à la fois des compétences scientifiques, des débouchés industriels et des relais financiers. Sans cet écosystème, les innovations les plus prometteuses peinent à franchir le cap de l’industrialisation.
Un autre point essentiel concerne la responsabilité de l’État. Lorsqu’une PME industrielle porte des actifs stratégiques, des savoir-faire sensibles ou des capacités critiques, elle doit être protégée comme un actif national et européen à part entière. La souveraineté industrielle ne peut pas s’arrêter aux portes des grands groupes.
Cette protection doit concerner à la fois le contrôle du capital, la sécurisation des savoir-faire et la préservation des capacités productives. Dans un contexte de compétition mondiale accrue, laisser partir ces actifs hors d’Europe serait une faute stratégique. Les PME industrielles qui innovent, produisent et exportent dans des secteurs sensibles doivent être reconnues comme des maillons essentiels de la souveraineté collective.
Pour que cette ambition devienne réalité, plusieurs orientations s’imposent. L’Europe a besoin d’un équivalent au Small Business Act américain afin de garantir une place réelle aux PME dans les financements, les achats et les programmes stratégiques. Elle doit aussi encourager davantage de synergies entre grands groupes et PME pour accélérer les productions et mieux structurer les filières.
Elle doit parallèlement faire émerger des clusters d’excellence associant entreprises, universités, centres de recherche et investisseurs, afin de relier plus efficacement innovation, financement et industrialisation. Enfin, l’État et les institutions européennes doivent assumer un rôle plus clair dans la protection des actifs stratégiques détenus par les PME industrielles, en particulier dans les secteurs sensibles.
Il reste enfin un angle mort trop souvent sous-estimé : celui des marchés publics. L’Europe ne peut pas financer son innovation d’un côté et acheter hors de l’Union de l’autre. Une telle incohérence fragilise ses entreprises, décourage l’investissement et affaiblit sa résilience.
Ce n’est pas du protectionnisme. C’est du bon sens stratégique. Dans les secteurs sensibles, les critères de souveraineté, de sécurité d’approvisionnement, de qualité et de continuité industrielle doivent être pleinement intégrés aux appels d’offres. Dans nombre d’appels d’offres européens, le critère du prix demeure prépondérant, voire exclusif, sans que l’origine géographique des produits ne soit sérieusement prise en compte. Or, produire à 93% en France – comme nous le faisons – génère des coûts structurels incompressible que nos concurrents fabriquant en Asie n’ont tout simplement pas à assumer. Acheter européen, c’est investir dans la durée, soutenir l’emploi qualifié et renforcer la capacité du continent à faire face aux crises.
Le 7e congrès international de la recherche et de l’innovation qui se tiendra du 19 au 21 mai 2026 à Arcachon peut devenir davantage qu’un rendez-vous professionnel. Il peut être le point de départ d’un plaidoyer clair : la sécurité CBRNe des citoyens européens ne peut pas être sous-traitée. Elle exige une industrie forte, des PME protégées, des alliances intelligentes et une politique européenne enfin cohérente avec ses ambitions.
L’Europe a les compétences, les entreprises et les chercheurs pour réussir. Ce qu’il lui manque encore, c’est une doctrine industrielle pleinement assumée. C’est à cette condition seulement qu’elle pourra bâtir une souveraineté CBRNe crédible, durable et indépendante.
_____
(*) Diplômé de l'ENSISA de Mulhouse (Textile et Chimie) en 1996, il forge ses premières armes professionnelles dans le secteur spatial au sein d'une filiale du groupe Safran. Cette expérience initiale pose les jalons de sa rigueur technique et de son attrait pour les environnements de haute technologie. En 2003, il choisit Lyon pour fonder sa première structure. Son parcours entrepreneurial est marqué par deux piliers majeurs. Il a hissé le groupe Ouvry au rang de spécialiste de la protection et de la décontamination, misant sur une agilité industrielle forte.
latribune.fr