OPINION. « Les producteurs européens de bananes rient jaune »
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Rudy Frédéric Kazi
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Par c (*)
De l'art de se tirer une balle dans le pied – et d'y passer maître : pourrait-on mieux synthétiser l'Union européenne (UE), en tant qu'ensemble supranational ? Au cœur des prérogatives de cette même UE, ses politiques commerciale et agricole vont de fausse naïveté en vraies humiliations. Le Vieux continent, ployant sous le poids de ses lourdeurs et régulations, pave en effet la voie de son propre déclin – une chute qui, ce serait presque comique si ce n'était aussi tragique, pourrait être précipitée par une malencontreuse glissade... sur une peau de banane.
La banane ? Les Français en consomment près d'un million de tonnes (930 000, pour être précis) chaque année. Dans leurs caddies, elle dépasse, en volume, la pomme et l'orange. Neuf ménages français sur dix en achètent au moins une fois par an. Et pour cause : gorgée de vitamines et de nutriments, la banane est aussi bonne au palais que pour la santé. Le fruit jaune n'a qu'un défaut, et pas des moindres : il pousse sous les tropiques, loin, très loin même, de nos contrées tempérées. En Martinique et en Guadeloupe françaises, certes ; mais aussi, et surtout, en Amérique du Sud et en Afrique, d'où proviennent la majorité des bananes vendues dans l'Hexagone.
Pour le consommateur, le dilemme est donc le suivant : choisir des bananes antillaises, moins traitées que leurs concurrentes mais plus chères ; ou se rabattre sur des produits africains ou sud-américains, moins onéreux mais plus exposés aux intrants chimiques qui peuvent être néfastes pour la santé et l'environnement. Après le scandale du chlordécone, les cultivateurs martiniquais et guadeloupéens ont en effet entamé leur transition agroécologique, réduisant l'usage des pesticides de 60% entre 2006 et 2015. De même, l'usage des fongicides a chuté, atteignant désormais moins de dix traitements.
Une exemplarité qui n'est, on s'en serait douté, pas de mise chez leurs concurrents africains ou sud-américains. Plus de 35 traitements aériens sont ainsi autorisés dans les bananeraies colombiennes ou équatoriennes, et même 65 au Costa Rica. Des pays où est également autorisée l'utilisation du mancozèbe, un fongicide interdit par et au sein de l'UE (donc en Martinique et Guadeloupe) et dans lesquels le volume de pesticides (« tueur de peste » étymologiquement) par hectare et par an a doublé en trois décennies, passant de 50 à 100 kilogrammes. La filière bio est également concernée, les producteurs d’Équateur ou de République dominicaine ayant le droit de recourir à des intrants et procédés proscrits en Europe.
On l'aura compris : nos producteurs de bananes européens ne se battent pas à armes égales avec leurs concurrents. Ils sont soumis, du fait de leur appartenance à l'UE, à l'un des arsenaux réglementaires les plus stricts au monde – ainsi qu'à des normes sociales nécessairement plus élevées que dans les immenses exploitations des pays en développement. Alors que les producteurs martiniquais et guadeloupéens font d'ores et déjà face à une forme de concurrence déloyale de la part de pays moins-disants, les traités de libre-échange, comme celui signé par la Commission européenne avec les pays du Mercosur, aggravent ces distorsions en ouvrant en grand les portes du marché européen à des produits dont l’élaboration n’a pas les mêmes exigences.
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La question qui se pose alors est simple : quelle agriculture voulons-nous ? Comment nos dirigeants peuvent-ils prétendre imposer toujours plus de nouvelles contraintes à nos agriculteurs tout en favorisant, « en même temps », l'importation massive de denrées alimentaires ne respectant pas la moitié des normes imposées à nos propres producteurs ? Comme souvent hélas, la position de la France et de l'Europe est schizophrénique : on se répand, d'un côté, en incantations à la souveraineté alimentaire, tout en enfonçant, de l'autre, la tête de nos agriculteurs sous des couches superposées de normes en tous genres et parfois absurdes. D’autant que la phytopharmacie est très utile pour protéger nos récoltes et notre alimentation, et donc nous protéger des virus, des champignons pathogènes, des bactéries ou des insectes qui engendrent des toxines souvent dangereuses pour la santé.
Et encore le bananier n’est-il que l'arbre qui cache la forêt du déni. Qu'il s'agisse de son agriculture ou de son industrie, la concurrence de l'Europe avec les autres régions du monde n'est ni loyale, ni équitable. Ô combien géostratégiques, les marchés agricoles ne sont pourtant pas des marchés comme les autres et n'obéissent pas aux mêmes règles de l'offre et de la demande ; tous les grands pays du monde mettent ainsi en place des mesures pour protéger et favoriser leurs agriculteurs – pourquoi l'Europe ne ferait-elle pas de même ?
A la veille d'une réforme aussi espérée que redoutée de la politique agricole commune (PAC), posons-nous les bonnes questions. Portons-nous encore, collectivement, l'ambition d'avoir un secteur agricole européen et français productif, créateur de richesses, qui aménage nos territoires et qui peut largement aider par sa capacité à capter le CO2 à la transition écologique ? Ou abandonnerons-nous nos producteurs de bananes aux lubies des écolos qui n'en ont, comme Sandrine Rousseau, « rien à péter de la rentabilité des agriculteurs » ? L'avenir de l'Europe ne repose pas sur la banane de Martinique, mais celui de nos producteurs agricoles repose bien en priorité sur Bruxelles.
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(*) Pierre Pagesse est agriculteur retraité, ancien président du Groupe coopératif Limagrain et du MOMA (Mouvement pour une Organisation Mondiale de l’Agriculture), président de la revue paysans et société.
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