OPINION. « Pourquoi le Maroc avait dit oui au 20 février… et semble dire non à la Génération Z 212 »
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Lahcen Isaac Hammouch
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Par Lahcen Isaac Hammouch, journaliste (*)
Le Maroc traverse un moment de vérité. Le dernier Conseil des ministres a ravivé un réel espoir : augmentation du budget de la santé et de l’éducation, soutien accru aux petites et moyennes entreprises, aides annoncées pour les jeunes candidats aux élections. Des mesures ambitieuses, nécessaires et justes.
Mais un constat s’impose avec évidence : le problème ne réside pas dans les décisions, mais dans leur exécution. Le gouvernement chargé de les appliquer – en dehors des ministères régaliens – agit moins comme une équipe politique que comme un conseil d’administration. Plusieurs de ses membres, issus du monde des affaires, administrent les affaires publiques avec une logique de rendement privé, confondant intérêt général et équilibre économique de leurs réseaux. Invisibles sur le terrain mais omniprésents dans les cérémonies, ils incarnent cette distance croissante entre l’État et le citoyen.
La réforme du secteur de la santé illustre parfaitement cette dérive : après trois années d’attente, le chef du gouvernement invoque une « urgence » pour justifier le recours à des marchés négociés sans appel d’offres. Sur quels critères ? Avec quelle transparence ? Et au nom de quelle logique d’intérêt public ? Le citoyen comprend vite : c’est le règne du flou, de la confusion entre pouvoir et profit. Lorsque le ministre de la Santé est un proche collaborateur du cercle familial du chef du gouvernement, le doute devient certitude. Et lorsque les politiques sociales se transforment en marchés clos entre initiés, l’État social perd toute crédibilité.
Le Maroc ne manque ni d’idées ni de moyens. Le rapport sur le Nouveau Modèle de Développement a tracé la voie ; les budgets sont votés, les programmes lancés. Ce qui fait défaut, c’est l’éthique de l’exécution, la rigueur de la reddition des comptes et la clarté de la gestion publique. Le pays souffre de la captation de l’État par des intérêts privés, de la dilution des responsabilités, du mensonge statistique et d’une perte de confiance collective.
Cette défiance ne vise pas la vision nationale, mais l’incompétence et la cupidité de ceux censés la traduire en action. La jeunesse marocaine, cette « Génération Z 212 », exprime aujourd’hui une colère nouvelle : décentralisée, numérique, sincère. Elle ne descend pas dans la rue comme en 2011, mais elle manifeste son désarroi sur les réseaux, dans les campus, dans les cafés, et dans les départs massifs vers l’étranger. Cette jeunesse ne réclame pas la chute d’un régime, mais la fin de l’hypocrisie ; elle demande la justice, la cohérence, l’exemplarité et la dignité. Elle ne veut pas renverser l’ordre, elle veut le moraliser.
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Pourtant, cette génération n’a pas encore reçu de réponse à sa hauteur. Et c’est là toute la différence entre le « oui » du 20 février 2011 et le silence institutionnel de 2025.
En 2011, le Maroc avait compris la nature du danger : la tempête du Printemps arabe. L’intelligence politique de la réponse – un discours historique, une réforme constitutionnelle, une reconnaissance des libertés publiques et une promesse d’État de droit – avait désamorcé la rue, rassuré la communauté internationale et consolidé la stabilité du pays. Le Maroc avait alors été cité en exemple : celui d’une monarchie réformatrice et apaisée.
Quatorze ans plus tard, le contexte est radicalement différent. Le danger n’est plus révolutionnaire, il est social, moral, générationnel. La jeunesse de 2025 n’est pas celle de 2011 : elle est connectée, instruite, lucide. Elle ne croit plus aux discours officiels, elle compare les promesses aux réalités, les budgets annoncés à son quotidien précaire. Elle ne réclame pas un changement de Constitution, mais un changement de gouvernance et de comportement.
Les priorités nationales – santé, éducation, jeunesse – sont claires. Mais tant que ces orientations seront filtrées, déformées ou ralenties par un exécutif perçu comme un club d’hommes d’affaires, les Marocains n’en verront pas les effets. Le risque est grand : celui d’une fracture silencieuse entre le pouvoir et sa jeunesse. Non pas une opposition idéologique, mais une déconnexion émotionnelle.
Pour éviter cette rupture, le Maroc n’a pas besoin d’un nouveau texte constitutionnel, mais d’un retour à la probité et à la responsabilité. Il s’agit de restaurer la confiance, de tracer une ligne nette entre l’argent et le pouvoir, entre la communication et la vérité, entre le privilège et le mérite. Le pays a besoin d’un gouvernement politique, moralement crédible et socialement présent, non d’une technostructure confuse qui confond l’État et le marché.
La confiance, aujourd’hui, ne se décrète pas, elle se prouve : par la transparence des décisions, la clarté des marchés publics, la reddition des comptes et le respect du citoyen.
L’histoire retiendra qu’en 2011, le Maroc a dit « oui » à la réforme. Elle retiendra peut-être qu’en 2025, il aura su entendre la voix de sa jeunesse non comme une menace, mais comme un signal d’alerte : celui d’un peuple qui croit encore en ses institutions, mais qui ne croit plus en ceux qui gouvernent en son nom.
Dire « oui » à cette génération ne demande ni réforme constitutionnelle ni promesse solennelle : seulement un acte fort, un changement d’équipe, un appel à la compétence, un geste d’intégrité. Un simple « oui » capable de redonner au Maroc sa dignité et à ses jeunes leur espoir.
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(*) Lahcen Isaac Hammouch est journaliste et écrivain belgo marocain. Auteur de plusieurs ouvrages et tribunes, il s’intéresse aux enjeux de société, à la gouvernance et aux transformations du monde contemporain.
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