OPINION. « Les géniales intuitions de l’IA »
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Dado Ruvic - Reuters
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Par Philippe Boyer, directeur relations institutionnelles et innovation à Covivio.
En cette onzième année d’écriture de chroniques à dominante numérique, il me faut faire amende honorable. Pour être régulièrement critique des effets délétères des nouvelles technologies, en particulier de l’intelligence artificielle sur nos vies quotidiennes - outils et algorithmes nous interpellent, nous encadrent, nous guident, choisissent à notre place, répondent même, aux questions que nous ne nous posions pas -, il me faut reconnaître que l’IA peut aussi constituer une source d’optimisme, voire de joie (je m’emporte…). Non que cette technologie aurait décrypté les plus insondables mystères du cosmos (pas encore) mais il faut bien admettre que ses avancées extrêmement rapides sont époustouflantes et ouvrent de nouvelles perspectives.
Une récente discussion avec le professeur Gérard Biau, directeur du Sorbonne Center for Artificial Intelligence (SCAI) et par ailleurs membre de l’Académie des sciences, m’a ouvert de nouvelles perspectives sur les incroyables avancées de l’IA. En l’espèce, les modèles de langage développés par les grandes entreprises du secteur - Open AI (ChatGPT), Google (DeepMind), Anthropic (Claude)… – sont désormais capables de résoudre des problèmes scientifiques que l’on croyait "insolubles", à commencer par ceux de Paul Erdős, génial mathématicien hongrois décédé en 1996. Erdős est connu pour avoir notamment légué la théorie de Ramsey, qui étudie l'émergence de l'ordre au sein du chaos. Son exemple le plus célèbre est celui de la "fête" : combien d'invités faut-il pour garantir que trois d'entre eux se connaissent ou s'ignorent totalement ? Si la réponse (6) est simple, extrapoler à un groupe de 5, ou plus 6 personnes interconnectés déclenche une "explosion combinatoire" dépassant le nombre d'atomes dans l'univers. Erdős affirmait qu'un calcul exact pour un groupe de 6 personnes serait hors de portée de l'humanité.
Dans le sillage de ce stimulant échange, corroboré par la lecture de travaux récents (je recommande l'excellent article de Scientific American : « Is AI on the precipice of revolutionizing math? It depends »), il apparaît que l'IA a réussi à ouvrir des brèches dans des conjectures, dont celles d'Erdős restées lettre morte depuis les années 1930. En s'attaquant frontalement à ces problèmes que la communauté scientifique pensait insolubles, l'IA ne s'est pas contentée de calculer. Elle a aussi fait preuve d’une sorte « d’intuition numérique », proposant des schémas de données et des structures inédites typiques d’une sorte de « flair algorithmique « validé par des figures de proue des mathématiques, à l’instar de Terence Tao, professeur à l’UCLA et médaille Fields.
Mais l'IA a franchi un nouveau cap, plus impressionnant encore, avec le défi "First Proof". Ici, il ne s'agissait plus seulement de « flair » ou « d’intuition », mais de confrontation logique. Pour cela, onze mathématiciens de haut vol ont soumis à la communauté dix problèmes de recherche originaux et particulièrement ardus, avec une contrainte de temps drastique : une semaine pour y répondre. L'exploit est colossal : là où l'esprit humain peut mettre des mois à structurer une démonstration, les modèles de langage ont apporté des réponses cohérentes à une majorité de ces défis : six selon les premières estimations. Si ces résultats font encore l'objet d'analyses rigoureuses pour en vérifier chaque virgule, la performance suggère un basculement historique : l'IA est désormais capable d'extraire l'aiguille d'une preuve valide d'une botte de foin de calculs, résolvant en quelques jours des problèmes qui n'avaient tout simplement jamais été domptés par des humains.
En étant désormais capable d’exploiter des montagnes de données, ces nouveaux modèles prouvent qu’ils possèdent une autre faculté : celle de "sortir du cadre" pour tracer des voies inédites, là où l'esprit humain ne percevait alors que chaos et impossibilité. En entrouvrant des portes dont nous ignorions jusqu'à l'existence, il n’est pas exagéré de dire l'IA inaugure une ère de résolution de problèmes scientifiques des plus complexes, allant des mathématiques à la médecine, en passant par la physique et l'astronomie.
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L'idée que l'IA progresse si puissamment dans l'abstraction mathématique est une excellente nouvelle. Socle de toutes les sciences, et en particulier de la « science informatique », les mathématiques secondées par l’IA sont peut-être à l’aube d’une nouvelle ère qui, à l’instar des conjectures d'Erdős, permettront de lever le voile sur d’autres problèmes. Au-delà des mathématiques, la puissance de l’IA sera de plus en plus capable de nous ouvrir les portes d’une compréhension inédite de notre biologie.
En passant au crible des milliards de nos données génomiques, l’IA saura identifier les liens entre les variations de notre ADN et nos caractéristiques physiques ou de nos pathologies actuelles et futures. Ce séquençage de haute précision permettant de traquer ici les signatures génétiques qui annoncent une prédisposition à une maladie ou là, de prédire et de personnaliser chaque diagnostic pour une médecine sur mesure, et ce grâce à la puissance de calcul des machines qui emmagasinent et traitent des milliards de données. Médecine prédictive, physique des particules ou mystères du Big Bang… le terrain de jeu de la connaissance scientifique s’élargit grâce à l’IA, oracle de ce siècle.
Évidemment, cette capacité phénoménale à extraire de l’information du chaos ne s'arrête pas aux frontières des laboratoires. Loin d’un « technologisme » béat, cette puissance de calcul qui sait aujourd’hui déchiffrer une cellule cancéreuse ou résoudre une conjecture d'Erdős peut tout aussi bien, et avec la même efficacité, se muer en un outil de surveillance de masse ou de guerre automatisée (l’actualité géopolitique le démontre…). Car traiter des montagnes de données pour y déceler des tendances invisibles ou avoir l’intuition de corrélations permet aussi de traquer des comportements humains « anormaux », de prédire des mouvements de foule voire de cibler des individus avec une extrême précision.
Dans les mains de stratèges militaires, on comprend que ce "nouvel oracle" peut se muer en bras armé d'une société déshumanisée. La récente décision d’Anthropic de bloquer l’utilisation de son IA par le Pentagone pour la « surveillance intérieure de masse » et les « armes complètement autonomes » témoigne qu’entre la découverte scientifique et l'oppression technologique, la frontière est ténue. Là réside tout le paradoxe de cette IA qui fait à présent partie de nos vies : elle sait résoudre l’impensable mais nous impose de rester plus que jamais éveillés.
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