OPINION. « La dette cachée de l'Allemagne » (Michel Santi)

Friedrich Merz
Annegret Hilse - reuters

Friedrich Merz
Annegret Hilse - reuters
Par Michel Santi, économiste (*)
Lire ces événements comme de simples accidents conjoncturels serait manquer l’essentiel, car ils procèdent d’une même erreur intellectuelle. Pendant vingt ans, l’Allemagne a cru se protéger en limitant la dette.
La cinglante réalité est qu’elle ne l’a pas supprimée : elle l’a déplacée hors de ses comptes.
En effet, cette dette s’est accumulée dans ses voies ferrées mal entretenues, dans ses ponts vieillissants, dans ses réseaux numériques retardataires, dans son énergie trop chère, dans ses écoles dégradées, dans ses usines insuffisamment préparées au basculement technologique. Elle ne figure pas dans les statistiques de Maastricht ni dans les ratios de dette publique.
Elle a beau être cachée – et dans le passé savamment dissimulée- la dette allemande se rembourse en pertes de productivité, en faillites, en emplois détruits et, finalement, en déclassement.
Car un État peut bel et bien réduire son déficit tout en détériorant son bilan réel composé d’infrastructures, de capital humain, de sécurité énergétique, de capacités industrielles.
L’Allemagne a contenu son passif financier tout en laissant dépérir son actif collectif.
Adopté en 2009, le frein constitutionnel à l’endettement répondait à l’époque à une exigence de crédibilité et entendait discipliner la dépense, garantir la soutenabilité des finances publiques, signaler que l’Allemagne ne financerait pas ses faiblesses par la fuite budgétaire.
Incontestablement, cette discipline a consolidé la confiance et a conféré à Berlin une autorité particulière en Europe.
Hélas, un instrument de crédibilité devient vite un instrument d’aveuglement s’il est maintenu envers et contre tout après la disparition du cycle qui l’avait justifié.
En définitive, la Schuldenbremse a traité de la même manière la dépense courante et l’investissement d’avenir, confondu dette improductive et dette de reconstruction, prudence et immobilisme. Adoptée pour empêcher l’État de vivre au-dessus de ses moyens, elle l’a conduit à vivre au-dessous de ses besoins.
L’actualité qui compte pour vous, chaque jour dans votre boîte mail.

Les instituts IW et IMK évaluent ainsi à près de 600 milliards d’euros sur dix ans l’effort d’investissement public supplémentaire nécessaire pour moderniser les infrastructures, renforcer l’éducation et les communes, mener la décarbonation. Simplement le prix de ce qui ne fut pas entrepris hier.
À cet égard, la paralysie ferroviaire du 23 juin en dépeint l’image dramatique. Cette Allemagne qui avait fait de la ponctualité une composante de son identité économique dépend désormais d’équipements de communication vieillissants et d’un réseau qui accumule retards, pannes et travaux différés.
L’Allemagne a consommé le capital public des générations précédentes en célébrant la sobriété de ses comptes. Pour solde, sa rigueur budgétaire aura fonctionné comme une politique de sous-maintenance nationale.
Cette dette invisible allemande n’est pas seulement faite de béton, de rails et de câbles, car elle est aussi démographique. Le chiffre a de quoi interloquer : un quart de la population allemande aura 67 ans ou plus en 2035. Le pays devra financer davantage de dépenses de retraite, de santé et de dépendance avec une base de cotisants plus étroite, au moment même où il lui faut reconstruire son appareil productif.
En Allemagne, les investissements du futur entrent dès à présent en concurrence avec les engagements sociaux du passé.
Car telle est la véritable dette intergénérationnelle : des actifs moins nombreux devront réparer les infrastructures, financer les pensions et soutenir la transition industrielle. Or, différer aujourd’hui l’investissement au nom du vieillissement ne fera qu’affaiblir la richesse censée payer les retraites de demain.
En somme, le problème allemand réside dans l’incapacité à hiérarchiser des obligations devenues simultanées : réindustrialiser, investir, décarboner, réarmer le pays, financer son vieillissement. Emprunter pour entretenir une infrastructure, financer une capacité énergétique ou soutenir une mutation industrielle n’est pas comparable à emprunter pour préserver une rente ou différer une réforme.
Enfin, l’obsession du montant de la dette a fait oublier la question décisive : que finance-t-elle ?
Les États modernes mesurent la dette financière avec une précision obsessionnelle. En revanche, ils semblent passer à côté de celle qu’ils contractent en renonçant à entretenir leur capital collectif.
Car l’Allemagne ne s’est pas ruinée en dépensant trop : elle s’est fragilisée en croyant qu’elle pouvait dépenser moins que ce qu’exigeait la conservation de sa puissance, tout en différant l’adaptation de son contrat social.
Voilà sa véritable crise : non pas une dette excessive, mais une somme de dettes niées.
Une puissance décline lorsqu’elle n’est plus en état d’arbitrer entre ce qu’elle doit préserver, réformer et financer.
______
(*) Michel Santi est macro-économiste, spécialiste des marchés financiers et des banques centrales, écrivain. Il publie aux Editions Favre « Une jeunesse levantine », Préface de Gilles Kepel. Son fil Twitter.