OPINION. « Le G7 : cinquante ans d’adaptation aux réalités géopolitiques »

Gérard Vespierre
Valérie Semensatis

Gérard Vespierre
Valérie Semensatis
Le sommet d’Evian s’inscrit totalement dans ce réalisme, et la présence de l’Inde, du Brésil, de l’Égypte et du Kenya, associent diversité des continents et des dimensions nationales.
Par Gérard Vespierre (*)
À sa naissance en 1975, en réunissant les principaux pays industrialisés, et démocratiques, ce sommet s’inscrivait dans le souci de coordonner de nouvelles orientations, nécessaires après un double choc mondial, monétaire et économique. En 1971 était intervenu la fin des accords de Bretton Woods supprimant la convertibilité dollar-or, et en 1973 le monde avait fait face au premier choc pétrolier. En 1974, trois nouveaux chefs d’Etat, Gérald Ford, Helmut Schmidt, et Valéry Giscard d’Estaing, arrivent au pouvoir. Ils partagent la conviction que les méthodes diplomatiques classiques sont trop lourdes. Ils décident de créer un format plus souple, informel, centré sur les chefs d’État.
Initialement G6, puis 7, dès l’année suivante avec le Canada, les États-Unis, la France, l’Allemagne de l’ouest, la Grande-Bretagne, l’Italie, et le Japon, entendent se coordonner pour stabiliser l’économie mondiale, moderniser la diplomatie, et renforcer la coopération occidentale dans un contexte de guerre froide. Mais après une dizaine d’années, et la chute de l’URSS, le besoin s’est fait sentir d’inviter des pays extérieurs. Il était nécessaire d’associer les économies émergentes, de traiter les crises régionales avec les pays concernés, et de conférer une légitimité élargie aux décisions du G7.
La Russie constitue un exemple très clair de l’ajustement du G7 aux réalités géopolitiques. Le sommet de Londres en 1991 vit l’invitation de Mikhaïl Gorbatchev, encore dirigeant de l’URSS, qui souhaitait obtenir un soutien économique accru. La Russie transforma le G7 en G8, à Denver, en 1997, mais l’annexion de la Crimée, en 2014, a mis fin à 17 ans de participation.
À partir des années 2000 se sont institutionalisées des sessions ‘outreach’ afin de ‘sensibiliser’ et donc d’impliquer, les pays membres du G7 dans les problématiques des grandes économies émergentes, Inde, Brésil, Afrique du Sud, Chine.
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Il s’est agit également de créer des contacts directs avec les pays impliqués dans des crises ou des zones de crise, à l’exemple de l’Ukraine, ou des pays du Sahel ou du Moyen-Orient.
Enfin, il était également nécessaire pour le G7 d’assurer des contacts directs avec des pays représentant l’Asie-Pacifique (Corée du sud, Vietnam, Australie…) et l’Afrique (Ethiopie, Tunisie, Liberia…) vastes entités géographiques en mouvement.
Si l’entité G7 se place méthodiquement dans les dynamiques géopolitiques du monde, les membres du G7 voient aussi leurs stratégies évoluer, et peuvent en tenir compte dans les invitations. L’exemple de la France dans l’évolution de sa géopolitique africaine est à ce titre particulièrement intéressant.
Nul besoin de faire la liste des déboires politiques de la France sur le continent africain. Ils se sont accentués au début de la décennie en cours, et ont été très visibles. Mais ce qui est beaucoup moins connu, visible et identifié, est l’analyse qui en a été faite, les modifications radicales apportées, et les directions stratégiques qui en ont découlé.
La présence française était architecturée sur l’Histoire, et donc structurée par une présence militaire visible, importante, et impliquant de ce fait fortement les pouvoirs politiques nationaux. Tout changement profond de la politique française exigeait en conséquence, une modification tout aussi profonde de l’organisation de sa présence militaire. La fermeture des bases permanentes a donc été décidée. Elle s’est de plus accompagnée d’un reformatage allégé, moins visibles, et surtout adapté, et contractualisé, selon les besoins des pays d’accueil. Une page très rapidement, et silencieusement se tournait ; une autre s’ouvrait.
Il s’en est également suivi une ouverture stratégique, affirmée, à l’ensemble du continent, incluant de ce fait les pays anglophones. L’expérience africaine globale, culturelle, économique, sécuritaire de la France, n’avait aucune raison de connaître les limites des frontières linguistiques. Dès lors, besoins africains, et capacités françaises pouvaient et devaient se rencontrer dans ce nouveau cadre, totalement ouvert.
La convergence stratégique entre la France et le Kenya, de Nairobi à Evian, doit se lire à travers ces orientations nouvelles.
Le Kenya s’est constitué de solides positions économiques, diplomatiques et sécuritaires en Afrique de l’Est. La croissance de son PIB supérieure à 5% ces dernières années, s’appuie sur une économie diversifiée, entre agriculture, services, finances et logistique. Nairobi est la capitale financière de la région, et un hub technologique, accueillant le siège de nombreuses entreprises internationales. Cette position lui permet de jouer un rôle diplomatique significatif.
Nairobi joue un rôle reconnu de médiateur dans les conflits locaux en Somalie, Ethiopie, et au Soudan du sud, et participe aux missions de l’ONU et de l’Union Africaine. Le Kenya dispose également d’une capacité sécuritaire certaine, avec une force militaire reconnue comme une des plus professionnelles du continent.
Disposant de ces leviers, le président Ruto a accéléré la diplomatique kenyane, en se positionnant également comme l’un des porte-voix du Sud-Global. Nairobi et Paris, ne pouvaient que converger, dans le cadre des nouvelles orientations stratégiques africaines de la France.
Plus de 140 entreprises françaises sont à ce jour implantées au Kenya, contre une trentaine au milieu des années 2010. Ce dynamisme s’exprime aussi par un accord impliquant la société CMA CGM pour un projet de 700 millions d’euros en développement d’infrastructures. Dans le domaine sécuritaire, l’expérience française, hommes et matériels, sur le continent, créé une coopération aisée avec les forces armées kenyanes. Enfin, Les deux pays affichent une proximité croissante sur les enjeux internationaux, et la priorité multilatéraliste.
Le rapprochement entre le Kenya et la France est donc fondé sur un calcul stratégique mutuel. Les deux présidents William Ruto et Emmanuel Macron affichent une entente à la hauteur de cette convergence.
Cette dynamique explique le choix de Nairobi comme lieu du dernier sommet ‘Africa Forward’ entre l’Afrique et la France. Il concrétisait les nouvelles orientations françaises, vers « l’Afrique Globale » en se déroulant dans un pays anglophone, et chez un hôte en harmonie avec les options diplomatiques internationales de la France.
A l’inverse, l’invitation faite au Kenya de se joindre au très récent G7, se déroulant en France, concrétise la symétrie d’une entente, toute aussi globale. Le sommet de 2026 reflète donc bien l’adaptation géopolitique permanente du G7.
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(*) Analyste géopolitique, diplômé de l’ISC Paris, Maîtrise de gestion, DEA finances Dauphine PSL, fondateur du Média web www.le-monde-decrypte.com Intervenant régulier TV et radio. Chroniqueur géopolitique IDFM Radio 98.0,