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Idées & Débats

OPINION. « Budget 2026 : rigueur budgétaire, oui... affaiblissement stratégique, non »

latribune.fr

Publié le 17 octobre 2025 à 11:55

Véronique Chabourine

Véronique Chabourine

DR

Le Quotidien Numérique

18 juillet 2026

Photo d'illustration de l'article
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La rigueur budgétaire ne peut devenir un frein à la puissance d’influence française. C’est dans la recherche, l’éducation et l’innovation que se joue aujourd’hui la crédibilité internationale d’un pays — non dans la simple réduction de sa dépense publique.

Par Véronique Chabourine, Analyste du soft power

Le gouvernement Lecornu présentait cette semaine son projet de loi de finances pour 2026, avec pour objectif de ramener le déficit à 4,7 % du PIB grâce à près de 30 milliards d’euros d’économies. Les arbitrages prévoient 29 mesures fiscales, dont de nouvelles taxes, un alourdissement de certains impôts et quelques allègements. Figurent notamment une contribution exceptionnelle sur les très hauts revenus, une taxe sur certaines holdings familiales et la non-indexation des prestations sociales. Aucune réduction n’a encore été annoncée sur les budgets d’investissement public, d’innovation ou de recherche.

Or, derrière l’ajustement budgétaire, se joue un enjeu de puissance nationale : comment restaurer la crédibilité budgétaire sans désarmer les leviers de croissance, d’influence et d’attractivité ? Si le budget 2026 prévoit, à ce stade, une augmentation notable des moyens consacrés aux fonctions régaliennes — défense, sécurité et justice —, il demeure essentiel que cet effort s’accompagne d’une hausse parallèle de l’investissement public immatériel et stratégique. Par ce terme, il faut entendre l’ensemble des dépenses d’avenir : recherche, innovation, éducation, formation, culture, transition technologique et scientifique — autant de leviers de compétitivité, de souveraineté et véritable socle du soft power. L’arbitrage opéré par le gouvernement Lecornu, notamment avec la suspension de la réforme des retraites, envoie déjà un signal ambivalent à nos partenaires économiques : celui d’un pays qui peine à assumer les réformes structurelles nécessaires à sa modernisation. 

L’attribution du prix Nobel d’économie 2025 à l'économiste Philippe Aghion éclaire ce débat. Ses travaux vont dans le sens d’une idée centrale :  l’innovation n’est pas un luxe, mais une condition essentielle de la croissance durable. L’investissement dans la recherche, la formation et la technologie constitue le socle d’une croissance endogène et d’une souveraineté économique assumée. Couper ces dépenses reviendrait à réduire notre potentiel de productivité future et notre marge d’influence internationale. Le plan France 2030, lancé en 2021, devait permettre à la France de reprendre l’avantage technologique et industriel. Mais plusieurs rapports d’exécution ont mis en évidence un ralentissement qui se reflète déjà dans les chiffres récents. Selon le baromètre EY 2025, les investissements directs étrangers (IDE) en France ont reculé de 14 % en 2024, et les emplois créés de 27 %. Or, selon les estimations de l’OFCE, le multiplicateur de l’investissement public en France se situe généralement entre 0,8 et 1,2, mais peut dépasser ce seuil lorsque les projets sont à fort effet transformateur — c’est-à-dire lorsqu’ils concernent la R&D, les infrastructures numériques, la transition énergétique ou la formation. Une étude Udice montre qu’un euro investi dans les universités de recherche génère quatre euros de valeur ajoutée pour l’économie. Selon l’INSEE, une année d’études supplémentaire est associée, en moyenne, à environ 12% de productivité de travail en plus au niveau des entreprises. Ces chiffres démontrent que l’investissement public, loin d’être un coût, est un multiplicateur de richesse et de puissance. D’un point de vue macroéconomique, cette logique est confirmée par le FMI, qui estime qu’une réduction d’un point de PIB d’investissement public peut entraîner une baisse de 0,4 à 0,6 point de croissance à moyen terme. L’effet est double : contraction de la demande et affaiblissement du potentiel productif, donc moindre attractivité pour les capitaux étrangers.

Les comparaisons internationales renforcent cette évidence : l’Allemagne a maintenu, après 2008, son effort de R&D et de formation ; la Corée du Sud a continué d’augmenter ses dépenses de recherche malgré la crise. Ces stratégies ont permis à leurs économies d’éviter le piège d’un rééquilibrage budgétaire récessif : elles ont sanctuarisé les dépenses productives tout en rationalisant l’administration, assurant une soutenabilité qui renforce leur crédibilité financière autant que leur rayonnement international. À l'inverse, le Royaume-Uni, durant sa décennie d’austérité, a vu ses écosystèmes scientifiques et culturels s’effondrer sans gain durable sur la dette. 

Sous l’angle du soft power, les lignes budgétaires consacrées à l’éducation, à la science, à la culture et à la recherche ne sont pas secondaires : elles en sont le socle. Le Global Soft Power Index 2025 de Brand Finance classe la France sixième puissance mondiale, portée par ses atouts en Éducation, Science (9e mondial) et Technologie..Comme le rappelait Joseph Nye, la puissance d’un État ne se mesure pas seulement à sa force militaire ou économique, mais à sa capacité à attirer, inspirer et structurer. C’est précisément ce rôle de structuration — par l’éducation, la culture et l’innovation — qui confère à la France son avantage comparatif. Mais cette position demeure fragile : les pays qui investissent massivement dans la R&D — États-Unis, Chine, Japon, Allemagne — voient leur soft power progresser plus vite. Les États qui dominent les classements internationaux en matière de recherche, d’éducation et d’innovation — États-Unis, Japon, Chine, Allemagne, Royaume-Uni — occupent également les premières places de l’indice de puissance Elcano (présence globale). Cette corrélation n’est pas fortuite : elle montre que l’investissement public (immatériel) est un vecteur direct d’influence internationale.

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La France, neuvième sur le pilier Éducation & Innovation de l’indice 2025, conserve un haut niveau de rayonnement, mais voit sa projection globale se stabiliser dans l’indice Elcano (+0,3% en an) traduisant une érosion relative de son influence mondiale face à la progression rapide des puissances émergentes. Sa présence extérieure demeure portée avant tout par la dimension économique (56 % de sa présence totale), et notamment par les investissements directs, qui représentent plus d’un quart de cette projection. À l’échelle européenne, la tendance est similaire : 65 % de la présence globale de l’Union européenne proviennent de la sphère économique, dont près de 40 % liés aux investissements directs, confirmant la dépendance structurelle du rayonnement européen à ses flux économiques externes. Selon Brand Finance, la France a vu son score en matière de technologie et d’innovation passer de 5,3 à 7,0 entre 2024 et 2025, et celui lié à la science de 3,7 à 5,6. Ces indicateurs confirment que ces investissements contribuent à améliorer la perception internationale (soft power français). 

L’innovation demeure l’un des moteurs essentiels du soft power français. Entre 2021 et 2024, les budgets alloués à l’éducation, à la recherche et à l’innovation ont progressé d’environ 3 à 5 % par an — un effort constant qui a permis notamment à la France de préserver sa place parmi les cinq premières puissances mondiales dans le Brand Finance Soft Power Index. De la même manière qu’un excès de régulation peut freiner la créativité, un excès de rigueur budgétaire risquerait de casser cet élan. Il serait stratégique de sanctuariser ces lignes budgétaires : l’éducation, la recherche et l’innovation ne sont pas des coûts, mais des leviers de souveraineté et d’influence. La réforme du Pacte de stabilité va précisément dans ce sens : elle met fin à l’austérité mécanique pour privilégier une rigueur différenciée fondée sur la préservation des dépenses productives. La rigueur n’est pas une fin en soi ; elle ne vaut que si elle sert la puissance.

______

Sources :

  • EY (Ernst & Young), Baromètre de l’attractivité de la France 2025, publié en mai 2025.
  • Observatoire Français des Conjonctures Économiques (OFCE), Note de politique publique n°91, « Les multiplicateurs budgétaires en France : dépenses publiques et investissement », 2023.
  • Udice, L’impact économique des universités de recherche françaises, étude réalisée par Biggar Economics, 2021.

  • INSEE, Éducation et productivité du travail en France : une relation durable, étude publiée en 2023.

  • Fonds Monétaire International (FMI), Fiscal Monitor 2023 : Public Investment for the Recovery, Washington, 2023.

  • Données croisées issues de l’OCDE, Main Science and Technology Indicators (édition 2024) et de la Banque mondiale, World Development Indicators.

  • Real Instituto Elcano, Global Presence Index 2024

  • Brand Finance, Global Soft Power Index

  • Conseil de l’Union européenne, Règlement (UE) 2024/1050 du 24 avril 2024 relatif au cadre budgétaire européen révisé.

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