Faux sulfureux, absolument libre, le photographe new-yorkais, aujourd’hui exposé à la galerie Nathalie Obadia, a travaillé avec son corps dans les années 1980. Rencontre avec un artiste aussi radical qu’incompris.
Autant ne pas perdre de temps. Andres Serrano est un homme libre, qui ne s’interdit rien, ne s’empêche rien. « Un artiste fait ce qu’il sent, ce qu’il ressent, dit Andres Serrano, sagement assis à une terrasse de café. Qui peut décider de mettre des limites à sa liberté sauf soi-même ? Je ne m’en mets pas. Je me libère de ce qui bout en moi, sans donner de leçons. Je n’ai pas de message. Je fais des œuvres afin de voir ce que je suis capable de faire autour de sujets qui me posent question. C’est égoïste, je sais. Que les autres l’apprécient me comble évidemment. »
Il est né dans la Grosse Pomme, à New York, en 1950. Depuis une cinquantaine d’années, Serrano croque sans modération, la religion, le sacré et le profane, le corps, le sexe, la mort, le sacrifice, la violence, les armes, l’intolérance, les minorités, le racisme, l’Amérique, Trump. Ses clichés sont des mélanges de matériaux, des mises en scène souvent, des mises au point.
S’il est auteur de photographies, il ne se considère pas comme photographe pour autant. Il se réfère à Marcel Duchamp pour qui il n’existe ni distinction, ni hiérarchie entre les médiums. On est créateur ou on ne l’est pas. Serrano admire Théodore Géricault pour sa façon d’avoir représenté crûment et sans sensationnalisme des cadavres, ce que Serrano a fait dans la série The Morgue.
Il apprécie Piet Mondrian pour la pureté de ses abstractions. Serrano a imaginé une œuvre-hommage tout aussi abstraite, moitié en blanc composé de lait et moitié en rouge nourri de sang (Milk Blood de la série Bodily Fluids, 1986 ). Pablo Picasso est aussi une référence. « Je ne suis pas en compétition avec les artistes morts. Avec les vivants, c’est plus compliqué [sourires coquins]. » Il est dylanophile, appréciant le non-conformisme du musicien, manière d’être qui caractérise Serrano. « Bob Dylan a tellement chanté la liberté, toujours menacée, toujours un combat. »
Le photographe est exposé à la galerie Nathalie Obadia. (Crédits : LTD/Aurélien Mole/Courtesy Andres Serrano et Galerie Nathalie Obadia)
Le « non-photographe » Serrano ne photographie pas ce qui est mais ce qui le questionne. Il apporte des réponses artistiquement radicales. On a dit de cet homme rock’n’roll au visage de baroudeur inquiétant qu’il est provocateur, sulfureux, scandaleux. Ceux qui l’ont affirmé ne l’ont pas compris ou n’ont pas voulu le comprendre, trop heureux d’avoir trouvé une proie à jeter sur leur bûcher jusqu’à tenter de détruire une de ses créations (Piss Christ, 1987).
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À la fin des années 1980, Serrano utilisa sa chair, son urine, son sperme, du sang, pour donner corps à son œuvre. Shocking ! Il osa glisser des représentations du Christ dans des récipients transparents contenant ses fluides et photographia le tout. Shocking encore. Sauf qu’Andres Serrano revendique son appartenance à la communauté chrétienne. Celle dans laquelle il a été élevé à New York, fréquentant des établissements catholiques mais remettant en question ce qu’on lui a appris, sans jeter au feu sa religion pour autant.
En offrant ce qui provient de son corps, il dit « ceci est mon corps », comme le Christ l’aurait dit en partageant le pain avec ses disciples. Le corps est le squelette récurrent du travail de Serrano. « Ce qui m’a troublé quand je découvrais, adolescent, mon corps et mes désirs, c’est que l’église s’en mêle, dise ce que je peux faire et surtout ne dois pas faire de celui-ci. Depuis cette période, je m’intéresse à la représentation du corps et je fais ce que je veux du mien. »
De certaines photos exposées à la galerie Nathalie Obadia, à Paris, des bulles d’air s’échappent des visages christiques subaquatiques de Serrano. Ses jésus semblent respirer, être en vie, souffrir, en danger comme tout homme l’est. Les christs immergés de Serrano sont des images troublantes et émouvantes. Pas de quoi le diaboliser. Il est un humaniste, non politiquement correct, dans une période qui l’est chaque jour davantage.
Consterné par l’intolérance grandissante, il célèbre depuis longtemps la différence à travers des portraits de marginaux (sans-abri) ou d’individus issus de minorités. Il les glorifie, les « princifie ». L’élection du nouveau maire de New York, le 5 novembre, ne l’étonne pas.
« Je suis d’abord New-Yorkais. » Zohran Mamdani est l’incarnation d’une ville multiculturelle mais pas de l’Amérique qui inquiète Serrano depuis toujours, notamment par son utilisation des armes à feu. Il en photographia les canons en très gros plan, afin de rappeler que d’un simple petit trou la mort peut perforer la vie. Quant au Ku Klux Klan, Serrano fit une photo d’un homme invisible, encagoulé dans un drapeau américain sale comme l’est la secte.
Serrano a mal aux autres, ne comprend pas pourquoi l’homme est si cruel et brutal, pourquoi il ne rencontre aucune difficulté à torturer son prochain. En écho à ses indignations, Serrano a mis en scène des images de torture comme si nous ne les connaissions pas. Piqûres de rappel explicites moins que les photographies faites dans un banal bureau de l’ex-Stasi à Berlin d’où des ordres de torture ont été donnés. Serrano photographie la banalité du mal, non pas pour la banaliser mais pour qu’on la vomisse.
Toujours assis à la terrasse d’un café, l’homme à la gueule de bad boy a le regard baladeur. Devant lui, des hommes assis par terre que personne ne regarde, mais lui les remarque, notamment un artisan qui frappe du métal. Son geste est répétitif, produisant un son hypnotique qui plonge Serrano dans ses pensées. Où est-il ? Enfant déjà, il se réfugiait dans ses rêves pour ne pas subir une mère psychologiquement perturbée et combler l’absence d’un père éloigné.
Un serveur apporte un journal. En couverture, Donald Trump, que Serrano photographia en 2004 et dont il fit une installation composée d’objets le représentant, l’iconisant. « Trump existe depuis des décennies. Il symbolise un monde. Il est un destin. Cela ne veut pas dire que je l’admire. Je me méfie des idoles ou plus exactement de l’idolâtrie, mais je ne combats personne sauf moi-même [rires]… En tant qu’artiste, j’essaie de prendre de la distance. La période actuelle n’est qu’un passage. L’Amérique est en renaissance permanente. Elle se réinvente. Si on coupe un bras à la statue de la Liberté, il repousse. » Pour la photo faite pour nous, Serrano tient précautionneusement la statue de la Liberté comme si celle-ci pouvait tomber et se fissurer.