Germaine Acogny : « Joséphine Baker a libéré le corps des femmes »

Germaine Acogny au Théâtre des Champs-Élysées.
LTD/Maxime Dos

Germaine Acogny au Théâtre des Champs-Élysées.
LTD/Maxime Dos
Quand elle sent les choses, les gens, Germaine Acogny n'est pas du genre à tergiverser. Grande intuitive en plus d'être une femme d'une grande beauté - liane qui détonne avec son crâne rasé, son port de reine et son sourire perçant -, la chorégraphe de 81 ans explique n'avoir pas hésité quand Baptiste Charroing, directeur du Théâtre des Champs-Élysées, lui a proposé de créer un solo dédié à Joséphine Baker en ouverture de saison.
Une proposition logique sachant que Baker fit sa première apparition sur une scène parisienne dans ce même théâtre en 1925, il y a tout juste cent ans... Germaine Acogny a elle-même combattu toute sa vie pour que les danseurs africains soient partie prenante de la création contemporaine et des avant-gardes : « À mes danseurs de l'École des Sables, je dis toujours de ne pas se laisser casser la tête. Certains Européens disent que vous êtes folkloriques ? On s'en fout ! Ce que vous faites est contemporain, n'en doutez pas. »
« Pour moi, Joséphine est une résistante et d'une grande générosité, campe d'entrée la chorégraphe franco-sénégalaise, née au Bénin quand il s'appelait alors encore le Dahomey. Elle a libéré le corps des femmes, n'est-ce pas ? Tout ce qu'elle a fait est plus que jamais d'aujourd'hui. »
Amenée, tout au long de sa carrière, à transmettre son expérience de pionnière africaine de la danse contemporaine, elle se reconnaît une filiation naturelle avec des légendes. Il y a eu, entre autres, Maurice Béjart qui la considérait comme sa « fille noire » et qui lui confia la direction artistique de Mudra-Afrique (1977-1982), la toute première grande école de danse africaine, bien avant l'École des Sables qu'elle a fondée en 1998 avec son mari, Helmut Vogt.
Il y a aussi le président Léopold Sédar Senghor, qu'elle a connu dès les années 1960, et le danseur japonais Kazuo Ôno, maître du butô : « Je l'ai adoré et j'ai eu la chance de le connaître et de le voir sur scène déjà âgé, quand moi, à peine trentenaire, j'entendais des gens me dire qu'il fallait que je prenne ma retraite... Il a dansé jusqu'à 100 ans ! » Et Joséphine Baker, bien sûr, dont elle admire les engagements et qu'elle a rencontrée une fois, en tournée dans un même théâtre en Autriche. « J'avais 29 ans, on s'était retrouvées à signer des autographes côte à côte. »
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De toutes ces légendes, celle qui l'habite le plus, c'est Aloopho, sa grand-mère. Une prêtresse vaudoue qu'elle n'a pas connue mais dont la présence a imprégné son enfance et son destin. « Elle ne pouvait pas avoir d'enfants, jusqu'au jour où elle a fait un rêve et finalement enfanté à l'âge de 60 ans. Elle a eu mon père, son fils unique. Plus tard, elle lui a dit : "Je te donne mon pouvoir, mais tu dois le transmettre à ta fille aînée, car il se transmet de femme à femme." » Également descendante de guerrières amazones, Germaine Acogny affirme, sans ciller : « Les morts ne sont pas morts, et si je crée une technique de danse, il m'arrive de demander si c'est moi qui l'ai créée ou si c'est mon ancêtre. »
Si elle ne doute pas qu'elle dansera tant qu'elle sera en vie, Germaine Acogny ne doute pas non plus que sa danse est, d'abord, un combat contre le racisme. Son solo Joséphine prend là tout son sens, « dans la résistance », dit-elle : « J'ai toujours préféré enseigner ma philosophie pédagogique et je n'ai pas chorégraphié autant que d'autres. Mais je le fais maintenant pour Joséphine et comme je l'ai fait avec d'autres créations pour dénoncer le génocide rwandais ou le discours atterrant de Sarkozy à Dakar en 2007. »
Et d'ajouter : « Joséphine, avec beaucoup d'humour, a su dialoguer par la danse pour interpeller le regard blanc. Ses grimaces, sa ceinture de bananes, c'était pour se jouer de l'érotisation du corps noir, du racisme, et s'en libérer. » Racisme qu'Acogny se souvient avoir elle-même défié quand, en 1960, elle étudiait le classique à Paris : « Il a fallu que je me batte pour montrer que j'avais un corps. Un jour, devant la prof qui cherchait à me décourager et me répétait que j'avais un gros cul, j'ai fait le grand plié en même temps qu'une énorme grimace, et je lui ai prouvé que j'avais ma technique ! »
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Joséphine, de Germaine Acogny, suivi du Sacre du printemps de Pina Bausch, par les danseurs de l'École des Sables. Théâtre des Champs-Élysées (Paris 8e). Du 24 au 28 septembre.
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